Ellà
1 – Recette
Faire couler un bain chaud avec quelques gouttes d'huiles essentielles. S'y glisser, c'est chaud parfumé et tellement relaxant. Y fondre de plaisir au moins vingt minutes, le temps aux pores de
la peau de se dilater et de se décrasser. Se doucher à l'eau presque froide en se frictionnant puis se sécher et appliquer un lait corporel. C'est le moment de s'emmailloter dans un peignoir
immense histoire de se sentir toute petite et fluette puis une serviette turban sur la tête, faire ami ami avec le miroir. S'épiler consciencieusement et terminer impérativement à la pince à
épiler et au miroir grossissant parce qu’attention, faut pas se leurrer, c'est toujours le détail, le tout petit détail presque invisible qui tue tous les effets. Après le corps, ne pas oublier
le visage parce qu’évidemment, il y a toujours un ou deux poils qui trainent.
Commencer par poser un masque super hydratant parce qu'après la chasse aux poils ça s'impose et puis il faut retrouver son teint de pèche. La marque ? C'est quoi cette question ? Je ne suis pas
là pour ça!
Bon, allez, une dernière fois, pour tous produit de beauté, le seul impératif, qu'il soit professionnel et qu'il ait fait ses preuves parce qu'avec toutes ces années de perdues, pas question de
jouer les cobayes.
Se sécher les cheveux sans trop les faire gonfler. Les années quatre-vingt sont enterrées depuis belle lurette je vous le rappelle et il faut être de son temps.
Personnellement, en ce moment, je m'aime en châtaigne presque taupe avec des reflets auburn. En fait, c'est presque ma couleur naturelle, c'est dire si elle me va au teint. Pour être tout à fait
franche, c'est celle qui me va le mieux et je le précise parce que je suis toute étonnée d'avoir fini par l'accepter alors que je la trouvais tellement quelconque il n'y a pas si longtemps
encore. C'est ce brun qui répond agréablement au bleu de mes yeux parce qu'il rend mon regard plus mystérieux sans pour autant éclipser la petite pointe d'effronterie nécessaire à laquelle je
tiens.
J'avoue, j'ai eu ma période Marylin et son sexy blond platine. Mais être de ce blond là et avoir la classe, dans l'hexagone il n'y a que guère que Marie-Pierre. Moi en platine je ressemble à une
fille plutôt qu'à une dame. Aujourd'hui, avec l'expérience et l'âge qui ne va pas tarder à se faire remarquer, j'ai compris que la tempérance et le mystère sont bien plus féminins. Et puis
surtout, mon style naturel c'est la gouaille, et vous connaissez l'adage, chassez le nature elle et il revient en métro. Oups pardon, j'ai dérapé.
Arletty l'impudente, Casares la ténébreuse Maria, ou la môme Piaf vous connaissez quand même ? Je sais, ce n'est pas tout jeune mais quelles femmes ! Ce sont elles mon idéal. Faut dire qu'à la
base je suis une parigot, un titi parisien des faubourgs, alors la classe de la haute je la laisse aux autres parce que c'est la classe des faubourgs, celle de la gouaille que je défends.
Pour les cheveux, c'est fait alors passons à la leçon de maquillage mais rapide !
Je vous ai déjà parlé du teint frais et dispos. ATTENTION AUX EXCES ! Vous avez notez ? Allez, tatouez-vous ça dans le crâne en lettre d'or. Et si décidément, vous n'avez aucune de discipline, il
va falloir tricher à coup d'éclat et de fond de teint. C'est le moment d'enlever le masque tout en douceur puis profiter de l'application de la crème de jour pour masser en tapotant votre visage
de star. Je dis visage mais ça inclut le cou bien sûr. Tapotez, ça favorise la pénétration de la crème. J'ai écrit « tapotez » ! Dis-donc toi là ! De la délicatesse voyons ! Est-ce que
j'ai dit de taper comme une brute ? Dehors les excitées !
Délicatesse et douceur, c’est le b a b.a. Souvenez-vous de vos séances en instituts. Une petite base anti rougeurs pour les peaux sensibles, et c'est connu, le sot sans cible on l'a toutes !
Oups, pardon! Pardon !
Bon, reprenons, appliquer les fonds de teins et les poudres. Oui il en faut plusieurs, c'est ça le secret. Minimum trois parce que pour le teint, ça vaut la peine d'être perfectionniste, donc
trois mais voisins de ton dans la gamme. Ce n’est pas le cirque du soleil non plus !
Ne pas oublier les pinceaux, du plus petit au plus gros, en passant par les langues de chat et les biseautés jusqu'à celui-de l'estompe, ils ont tous leur utilité.
Pour le fond de teins, voici mon petit rappel succinct, le plus foncé s'applique sur les angles saillants du visage. La mâchoire, l'arrêt du nez et le haut des joues. Le plus clair sur les creux,
ça re-pulpe et ça rajeunit, ensuite poudre et estompe pour fondre les nuances harmonieusement.
Un peu de rose-orangé sur les joues et travaillez les sourcils, les yeux et les lèvres. C'est ici que s'installe l'attraction du mystère et de la sensualité.
Le corps maintenant. Par pitié, attention aux rembourrages et autres corsets à silhouette. C'est un peu comme le blond platine, inutile de faire dans la caricature.
Vêtements, chaussures et accessoires en mariant le sens de la couleur et de la modération mais, encore un secret, avec une pointe d'excentricité. Je l'ai dit, avoir de la gouaille c'est avoir de
l'allure et du chien et ça en vaut la peine parce que c'est signe de bonne humeur et de bonne santé. C'est très éloigné de la singerie et de la médiocrité.
Je suis presque prête et maintenant vous devez l'être aussi alors je vous donne mon slogan, c'est cadeau !
Avec la tenue, je tiens ma féminité et avec la démarche je la lâche !
Et je peux vous assurer que lorsque je sors ça fait mal, enfin pas tout à fait justement.
Dernier soutien du miroir pour vérifier l'ensemble, replacer les mèches et c'est parti.
2 - Confidence
Allez, je dis tout ! Je dois vous l'avouer, d'une manière générale, je trouve la vie quotidienne barbante et pénible. La vie de tous les jours consiste à enchainer des tâches préétablies et répétitives. Au mieux l'une après l'autre et au pire en même temps. A la longue elles deviennent des devoirs et pire, elles finissent par nous définir. Au final, nous ne sommes exclusivement reconnus que par notre capacité à effectuer ces devoirs. Et c'est inévitablement au détriment de nos spécificités et de notre richesse personnelle.
D'ailleurs au fond, qui nous connait et qui s'intéresse vraiment à nous ? Nos proches ? Vous croyez qu'ils n'ont que ça à faire avec tout ce qui leur reste à accomplir et surtout à enchainer encore ?
La vérité c'est que lorsque notre accomplissement personnel se dissout dans l'accomplissement de nos devoirs, nous sommes foutus. Ben oui, nos devoirs ne boulotent pas seulement notre énergie mais aussi notre être.
Adopter le bon comportement, répondre aux attentes implicites qu'impliquent nos positions professionnelles, familiales, affectives et amoureuses, c'est puiser directement à l'énergie qui permettrait de cultiver notre spécificité. Mais cette énergie est limitée alors d'épuisement, nous nous contentons d'être des automates.
Au boulot, le chef donne les ordres et le subalterne y obéit en baissant les yeux. Même si au début il est trop content le subalterne de gagner sa croute à la force de son travail, il fini toujours par baisser les yeux en se détestant pour ça mais il n'y peut rien parce que c'est ce que produit inévitablement sa position. Et le chef, même humain, il finira par taper sur la tête de son subalterne parce que c'est tout autant dans l'ordre des choses qu'exige sa fonction.
Je ne me fais aucune illusion, j'en ai terminé depuis longtemps avec ça. Je connais les règles et je les applique à la lettre parce que c'est comme ça qu'il faut faire pour pouvoir les contourner. Pas les exploser, faut pas pousser, juste les contourner.
Je vous devine, vous lecteurs naïfs. J'entends vos arguments. « Rien n'est définitif, il est possible de changer les choses toujours. Il suffit d'en parler, de les dénoncer et ça marche, le monde fini par changer ». Vous avez raison et j'aime bien entendre ça mais avec cette méthode le monde change trop lentement et sa progression n'est jamais constante, ça avance puis ça recule et aucune chance pour que ça s'améliore un jour pour la totalité du globe. Mon temps est compté alors je me débrouille.
Et puis demain, franchement, croyez-vous que le chauffeur de taxi parisien cessera de faire la gueule lorsqu'il vous chargera ? C'est dans l'ordre des choses et tout le monde trouve ça normal. Pourquoi ? Parce que le chauffeur comme le client ne sont pas plus là, présents à ce qui se passe que la dame pipi qui ramasse les préservatifs usagés ou qui récure des chiottes répugnantes d'un bouge douteux ou d'un palace.
Au fond, toutes ces règles non écrites, parfaitement intégrées, c'est elles qui nous permettent d'accomplir nos devoirs. La majorité s'attend à ce que nous y obéissions et à ce qu'elles durent et perdurent parce qu'elles sont utiles. Et oui, ce sont ces règles qui permettent d'économiser notre énergie et même de nous endormir. C'est grâce à elles que nous évoluons parmi nos semblables comme en pilote automatique.
Fonctionner en pilote automatique et tout deviendra normal et naturel.
Pas besoin de grande vigilance ni d'une importante implication personnelle pour fonctionner à l'économie. A peine besoin d'un regard et d'une immense faille.
Justement, c'est par là que je me glisse. Juste là dans la faille de votre immense manque d'attention.
Se glisser dans le manque d'attention pour agir et surtout pour exister. Est-ce que ça vous horrifie ?
Soyez réaliste, plein de gens le font et même certains en vivent ! Prenez les pickpockets du métro. En journée il y en a un maximum sur les lignes qui desservent les monuments et en soirée sur celles qui mènent aux endroits chauds de Paris. Bref les pickpockets, vous serez d'accord, c'est bien dans le manque d'attention et grâce à la monotonie du quotidien qu'ils peuvent agir.
Bon, c'est vrai que ce sont surtout les touristes qu'ils visent, et eux, pris dans le plaisir du dépaysement sont comme éméchés de nouveauté alors leur vigilance, zou envolée !
Leur vigilance de base, celle qui leur reste encore après des décennies de train-train quotidien ne vaut pas mieux que la nôtre et le peu qui perdure est carrément détournée par leur découverte.
Et ne croyez pas y échapper car étrangers ou pas, c'est pareil pour la majorité d'entre nous. En réalité, nous sommes un nombre négligeable à être encore capable de tenir bien éveillée notre vigilance et encore, seulement de temps en temps et c'est tant mieux parce qu'alors je peux être moi.
Et oui, je suis un escamoteur, c'est comme ça que mon amie dit, sauf que je ne vole personne. Enfin elle, elle trouvait que je lui avais volé quelque chose justement, ses illusions peut-être, celles qu'elles attendent toutes de concrétiser au contact de l'homme qu'elles apprennent à attendre. Vous savez, le prince charmant viril et cavalier de leur rêve formatés à coup de conte à dormir éveillés.
Le pire c'est que j'ai été bien éduqué alors prince charmant, je sais faire ! Cavalier aussi d'ailleurs.
3 – Escamotage
Mais j'étais parti pour vous expliquer l'escamotage. Je suis né garçon et je suis fille. Alors de temps en temps je sors comme je suis parce qu'en fille, dans l'anonymat de la rue, c'est fou ce que je me sens bien. Au début, même ici à Paname, ma timidité de jeune femme sans expérience attiraient des regards surpris, moqueurs ou dédaigneux et parfois des commentaires méprisants. Mais avec le temps, ça s'est arrangé, ils sont devenus moins nombreux et moins agressifs que je ne pouvais le craindre. Il faut dire qu'à Paris, tant que l'on reste intramuros tout est possible. Dire qu'il suffit de faire quelques pas dans les quartiers et même dans les banlieues plus chics pour que ça devienne une vraie misère.
Grâce à ses marchés et ses petits commerces, Paris a su garder l'ambiance village tout en expédiant l'habitude du commérage A force de vivre les uns sur les autres et pour préserver un peu d'espace vital, les parisiens ont développés une forme accentuée de détachement, leur légendaire indifférence aux autres qui fait bien mon affaire et comme en plus ils fonctionnent en pilote automatique la majeure partie du temps, ça limite d'autant plus les dégâts.
Le détachement tout parisien que j'ai également acquis depuis l'enfance et l'assurance que je développe avec le temps font qu'ils sont de moins en moins nombreux ceux qui me prêtent attention et ceux qui me remarquent encore semblent plutôt amusés et parfois même me lancent des regards complices.
En ballade dans Paris, je me fonds presque totalement dans le décor. Il faut dire que je m'y sens si bien et si belle, c'est excitant et grisant. Je parcours les rues, m'arrête dans les boutiques, déjeune dans les bars en toute quiétude. Une plénitude que mon costume de mec ne m'a jamais apportée. Il faut dire que j'y suis décidément bien trop engoncée. C'est définitivement en femme que je me reconnais, que je suis enfin moi et que je m'aime.
Mais dites donc, je viens de me rendre compte que je manque à tous mes devoirs !, je ne me suis même pas présentée Alors voilà, je m'appelle Ellà. Pourquoi Ellà ? Et bien d'abord parce que j'aime le jazz et ensuite parce que je ne pouvais m'appeler Lui tout de même. Vous savez comme Lui lepauvretypequinedevraitpasêtrelà. C'est trop long, trop exotique comme nom et je me sens moins proche des natifs d'Amérique que des peuples qu'on y a importés de force. Et puis je suis Ellà et le jazz parce qu'avant d'oser s'en libérer, avant d'oser chanter son propre chant, on est toujours esclave de ce que l'on nous impose.
Ça fait sérieux comme explication non ? Poétique au moins ? Et bien ça l'est et figurez-vous que c'est la vérité mais il y a quelque chose de plus qui m'a définitivement décidé ce sont les chuchotis. Écoutez-les, vous les avez tous entendus et vous allez les reconnaître.
- Dis, tu l'as vu elle là ?
- Qui, où ça ?
- Elle là.
- Ah oui, elle là bas...
Beaucoup de tendresse dans ces mots là non ? Je les ai tellement entendu que j'ai décidé d'en faire mon nom, celui du mon baptême et de ma seconde naissance.
4 – Manichéisme
Je vous assure que j'ai fait gaffe, super gaffe et puis finalement j'ai gaffé.
Je ne voulais pas la perdre alors j'ai fait bien attention de ne rien lui demander et de ne rien lui promettre que je ne puisse assumer. Je ne lui ai pas dit la vérité, même pas une partie parce que je savais qu'elle ne pouvait pas l'accepter sans me rejeter. Mais à ma manière, je l'aimais ma chérie, je l'aimais énormément et je l’aime encore.
Elle me plaît parce qu'elle est un idéal de femme, femme elle l'est jusqu'au bout de ses adorables orteils. Gracieuse est l'adjectif qui lui convient le mieux. Elle a une gestuelle et une démarche façonnées par sa formation de danseuse qui expédie sa féminité à des sommets que je contemple émue un peu pantelante, rêvant du rêve impossible de pourvoir un jour l'y rejoindre.
Elle est typiquement le genre de femme à côté de laquelle une bonne copine pourrait légitimement avoir l'impression de jouer les faire-valoir. Et elle n’y peut rien parce que c'est de son art que résulte l’impact de sa féminité. Depuis l'enfance, la discipline de l'exercice physique l'a formé à prendre et à occuper plantureusement l'espace autour d'elle. Et si l'amour la rend heureuse et qu'elle rayonne, elle acquière comme malgré elle la prestance d’une déesse.
Son amour, c’est ce que j'étais pour elle et à ses côtés toutes ces années de vie communes, j’ai eu l’impression diffuse d'évoluer dans le sillage d'une star. Une star des années soixante, ça va sans dire. Maintenant qu'elle m'a jetée, je me félicite encore d'avoir toujours gardé mon costume de mec parce que près d'elle ma féminité n'aurait pas tenu la comparaison. Le tenter aurait été comme présenter un croquis raté, une caricature mal dégrossie de femme.
Et puis même si je sais que je n'aurai jamais tenu la comparaison ou même pu lui faire d’ombre, elle ne m'aurait pas accepté en fille.
Alors, lorsque nous vivions ensemble, j'ai limité mes moments de féminité à mes heures de solitude et généralement aux quatre murs de l'appartement. Et s'il m'arrivait aussi d'arpenter les pavés en fille, c'était toujours loin, bien loin de notre quartier.
Bizarrement, l'avoir à mon bras temporisait ma frustration. En focalisant l’attention du plus grand nombre sur elle, elle devenait femme aussi pour moi, elle était femme pour deux.
Depuis que je l'aie perdue, je me retrouve face à moi-même. Ça fait presque une année que je navigue de nouveau seule et comme je n’ai plus rien à perdre, lorsque je ne travaille pas, j’explore et je lâche ma féminité. Mais au moment où me préparant à sortir, je me regarde dans la glace, c’est plus fort que moi, je pense à elle et je peste. Je l’avoue, j'aurai bien aimé recevoir les mêmes avantages qu'elle et de préférence en nature mais pour fréquenter ce niveau de féminité, il faudrait que je multiplie les substances et que je passe sur le billard.
Passer sur le billard, une naissance certainement mais aussi un renoncement. Renoncer à avoir des enfants ou renoncer à être femme exclusivement. Un dilemme, LE dilemme dans toute sa splendeur.
A l’époque de nos amours, je ne l’envisageais même pas parce que justement, c'est ça que je voulais, lui faire des enfants. Fonder une famille, il y a de quoi freiner le désir d'explorer sa féminité ! En plus je l'aimais incroyablement, énormément. Mais énormément seulement et elle le sentait. Les femmes ont les antennes pour ça, comment font elles ? Je ne sais pas mais elles savent la qualité des sentiments. La mienne en devinait la limite, ça la faisait douter parfois et pourtant elle me voulait alors j'ai juste dit oui et c'était un oui sincère, un engagement.
Elle avait su faire naître en moi un attachement fait de complicité et d’admiration, une autre forme de l’amour, celle qui teinte parfois l'amitié aussi et qui fait que j’ai du mal à vivre sans elle et qu’elle me manque terriblement.
C’est étrange mais j’ai toujours eu pour elle un amour aussi platonique que puissant. J'aime ce qu'elle est, la grâce, le talent et une personnalité contrastée à la fois terre à terre et passionnée. Rien de plus normal pour un professeur de danse.
Mais malgré toutes ses qualités, le jour où elle m'a vu sur ses plates-bandes, elle s'est braquée. Elle s'est sentie flouée ma fragile tanagra, toute malheureuse. C'est ça, c'est ce qu'elle est devenue à ce moment là, malheureuse. J'ai eu beau la rassurer, rien à faire. Elle dit que c'est tout bouleversé à l'intérieur. Elle dit que je suis un escamoteur. Et croyez-moi, si pour expliquer elle manque parfois de vocabulaire, elle a de l'imagination.
- Imagine, imagine que tu entres chez un chocolatier sachant que tu vas te ruiner trois mois de régime au bas mot pour quelques grammes de cacao fin. Tu rentres chez toi avec ton petit paquet et tu t'installes confortablement pour déguster et une fois dans la bouche tu te retrouves avec un goût opposé à celui que tu attendais. Un goût salé, genre fromage fermier. Qu'est-ce que tu dirais ?
- Va y, ai-je répondu, compare-moi à une dragée au poivre ou a une farce et attrape à deux balles pendant que tu y es ! Enfin j'aurai dû dire deux euros je sais. C'est pas carnaval lui ai-je précisé, personne ne se déguise et ce n’est certainement pas une blague.
Bon, c'est ce que je lui ai répondu sur le moment parce que, ne serait-ce qu'à cause de l'odeur, j'ai trouvé ça dur de passer du statut de chocolat fin à celui de fromage fermier mais j'ai compris ce qu'elle voulait dire et au fond ça ne m'a pas vraiment surprise. Je sais par les copines que généralement nos compagnes, dont le genre est pourtant réputé pour son exceptionnelle capacité d'empathie, peuvent se montrer peu tendres et plutôt expéditives.
Puis elle a fait une crise de manichéisme aiguë.
- Bon, tu es homo ?
- Non.
- Bon, alors si tu n'es pas homo, tu es bi ?
Bi ? Bi-mensuel ? Bi-polaire ? Bi-fidus ? C'est quoi cette mode du bi me suis-je demandé mais j'ai juste dit :
- Ben non.
- Mais qu'est-ce que tu es alors ? Tu dois bien le savoir tout de même ? Si tu n'es ni homo, ni bi, ni hétéro, tu es quoi ? Tu es qui ?
Tiens, hétéro, c'était définitif, je ne l'étais donc plus à ses yeux ? Es-tu hétéro ? Était la seule question qu'elle ne m'ait pas posée. La réponse devait donc être évidente pour elle.
- Et si j'étais hétéro lui ai-je demandé, et si j'aimais les femmes ?
- Si tu pouvais en aimer une autre, alors que moi tu ne m'aimes pas, alors que tu ne m'as jamais aimé ça voudrait dire que ce ne serait pas toutes les femmes mais juste moi que tu n'aimes pas.
Et elle s'est mise à pleurer.
Je n'aimais pas la voir pleurer et j'aurais bien voulu la prendre dans mes bras mais elle me l'a interdit et puis j'étais comme suffoquée. Alors elle avait tout compris de mes sentiments amoureux et depuis toujours ? Et elle n'en avait jamais rien dit ? Comme elle avait raison, j'ai juste pu ajouter méchamment:
- Il est tout de même fort ton cheminement intellectuel, En y réfléchissant, en me découvrant femme tu aurais pu aussi te dire que je les aime tellement que je veux juste être l'une d'entre elles. Après tout, c'est bien naturel de vouloir devenir l'une de celles qu'on aime et qu'on admire. Regarde les enfants, ils rêvent tous de devenir un des super héros qu'ils admirent. Dis-moi par quelle magie le fait de me voir en femme te fait conclure que je ne les aime pas ? Et pire encore, que je ne t'aime pas toi ? L'estime qu'ont les femmes d'elles-mêmes est-elle tellement basse qu'elles ne puissent pas imaginer qu'un homme veuille devenir comme elle ? C'est tellement nul d'être une femme ?
– Mais non ce n'est pas ça et tu le sais bien, arrête de changer de sujet, tu es d'une mauvaise foi
incroyable. C'est juste que je ne suis pas homo moi. Je suis tombé amoureuse d'un homme, pas d'une fille.
Ça y était, sa crise de manichéisme aiguë était repartie. Si je ne suis pas ceci, c'est que je suis cela et ainsi de suite. Venant d'elle, quel étonnant amour de la norme et surtout quel manque
d'imagination parce qu'au fond, se définir comme hétéro, homo ou bi, c'est juste faire preuve de conformisme.
Je lui ai dit tout ça mais c'était malhonnête de ma part. Il faut dire que j'étais en train de la perdre alors j'ai brulé mes dernières cartouches.
Elle savait bien que physiquement ça ne fonctionnait pas vraiment entre elle et moi et elle faisait avec. Cette crise et ces questions c'était surtout pour comprendre pourquoi ça ne marchait pas sous la couette. Des mots pour expliquer nos maux. Même à elle, je n'ai pas pu dire la vérité et pourtant j'admets que je la lui devais.
Arriverai-je à le dire un jour ? Franchement, j'en doute.
5 – Camouflage
N'en déplaise à ma dulcinée, je suis juste un parigot, un titi, un cœur de piaf et je sais que je mourrai le nez dans le caniveau. Paname est mon endroit préféré sur terre et plus encore le Paris de mon enfance. Je suis née et j'ai grandi dans le faubourg Saint Antoine, celui d'avant l'annexion du quartier par les bobos. Les arrières cours des artisans du bois et le marché d'Aligre n'avaient pas de secret pour moi. Pour le marché heureusement, il en reste quelque chose, je peux encore y acheter des produits venus de tous horizons à des prix honnêtes et j'y ai toujours mes entrées. J'y marchande comme au souk chez les bons commerçants, ceux qui ont ça dans la peau, et comme ils connaissent ma fidélité, ils me servent à bon prix et comme une reine.
Il y a une paire d'année, j'ai accepté de m'en éloigner. C'était à l'époque où nous voulions tenter la vie provinciale et peut-être plus ma môme et moi alors nous avons déménagé à Compiègne, sa ville natale en grande banlieue chicos. Elle voulait aussi y déménager son école de danse, pourtant il était bien mignon, petit mais sympa, son petit local du onzième. Elle danse depuis l'enfance mais comme elle était trop grande, elle a bifurqué de la danse classique vers la danse de salon et plus particulièrement les danses latinos genre tango ou salsa.
Sans être pro, j'ai aussi le virus, ça me vient de mes parents. La guinche, je la pratique depuis mon plus jeune âge, sauf que je préfère la java. Un boléro au Balajo, vous avez déjà essayé ? C'est là-bas que j'ai rencontré ma ballerine et c'est sur un tango qu'elle m'est tombée dans les bras. A l'époque le Balajo était déjà mon fief et pour le plaisir d'y gambiller toute la nuit avec les meilleures cavalières de Paris, j'y suis longtemps allée en mec. Mais depuis qu'elle m'a jeté et que je suis revenue, j'ai sauté le pas et j'y vais comme je suis, en nana.
Mais j'avais commencé à vous expliquer mon départ de Paname. Je suis donc partie avec elle mais pour gagner des mètres carrés il y a forcément un prix à payer et Compiègne pour un parisien, c'est à la fois très beau et très soporifique comme patelin.
Vous ! Qu'auriez-vous fait ? Et bien vous auriez fait comme moi, vous auriez juste cherché à mettre un peu de relief dans cet ennui et à vous éclater. Alors quoi de plus naturel que de choisir d'exister ?
Faut dire je me sentais en sécurité et pour la première fois installée pour des decennies.
Ai-je fait preuve d'inconscience ou était-ce un acte manqué ? Toujours est-il qu'en enfilant ma tenue la plus classe et en sortant, j'ai larguée toute prudence.
J'étais à Compiègne, et là-bas endosser des attribues différents de ceux que l'on vous connait c'est un problème. Ça ne passe pas inaperçu et surtout ça fait causer. Ils ont tellement bavassé les compiégnois et les compiégnoises qu'elle a fini par l'apprendre. Découvrir ma féminité l'a fait réagir de manière expéditive. Ni une, ni deux, elle m'a invité à m'éloigner pour réfléchir à notre couple ce qui en langage courant veut dire planifier l'éviction d'Ellà.
Donc c'est ce que j'ai fais, je suis partie réfléchir et du coup je crèche de nouveau du côté du génie de la Bastille en espérant qu'il m'inspire. Je réfléchi depuis un bon moment maintenant, faut dire que dans mon immense deux pièces, trente mètres carré tout de même ! J'ai toute la place si je puis dire et surtout tout le temps. Mais au moins, je suis de retour chez moi, je me suis retrouvée et surtout, comme je n'ai plus rien à perdre, j'ai décidée d'explorer carrément ma féminité. Mais pour être franche, ma régulière me manque et ça je n'y peux rien alors je sors. Je passe mes nuits dehors. Depuis elle, j'ai besoin de peu de sommeil et j'aime sortir et puis pourquoi est-ce que je resterais seule chez moi à broyer du noir ?
Ce que je préfère, c'est les soirées de fin de semaine. Elles passent vite, encore plus vite depuis que je les vis en en fille. J'ai repris mes habitudes de jeune célibataire. Je passe mes vendredis et samedis soirs rue de Lappe à guincher au Balajo en pensant à elle, à nous. Les soirs de semaine, lorsque l'insomnie menace, je fais plutôt une virée jazz aux Disquaires et pour l'underground, quelques pas de plus et je rêvasse sur la Plage. Avec tout ces points de chute, j'ai le choix, j'y suis bien entourée et surtout j'ai toujours quelqu'un à qui causer.
C'est seulement lorsque je passe devant la Chapelle des Lombards que je suis mal alors je ne peux pas m'en empêcher, je change de trottoir en prenant un air dégagé. J'ai toujours l'impression qu'elle est à l'intérieur, et si par la porte ouverte s'échappent les rythmes éclatants des cuivres, je rentre la tête dans les épaules pour ne pas entendre s'en pouvoir m'empêcher de l'imaginer évoluant dans les bras d'un autre, passionnément concentrée sur la chorégraphie explicite d'une samba ou d'une salsa.
Le jour ça va pas mal, j'ai le travail, ça fait bouillir la marmite et comme j'ai seulement moi à charge je me gâte. A l'adolescence j'avais le style mauvais garçon mal rasé, c'était assez risible parce que je n'avais pas beaucoup de poil mais malgré tout, je pratiquais la violence en santiags et en foulard. Ça donnait le change à mes petits camarades. Donner le change c'est nécessaire pour survire mais pour parler vrai, c'était une mascarade histoire de ne pas me faire repérer. Puis j'ai grandi et Ellà aussi et je me suis affirmée. J'ai quitté le style petit mec qui se la joue gros dur pour endosser durant mes années d'études, le costume du dandy britannique. Tentatives de tergiversation désespérée avant d'oser mon vrai désir.
Aujourd'hui, les jours ouvrables je suis comptable, il faut bien vivre. Je travaille pour une grosse boite de prêt à porter féminin, et oui, on ne se refait pas. Pour le turbin, je me déguise, costume mâles de son temps et de moins en moins cravate.
Aller travailler en pilote automatique et jouer le mec parfait toute la journée c'est ce que je fais. Mais non je ne suis pas pilote de ligne, faut suivre un peu !
En fait, je ne fais rien en première ligne, seule dans mon bureau je suis au calme. Profil bas et travail mais ce n’est pas trop dur, je ne reçois pas de public, j'ai juste les collègues et les supérieurs à gérer et seulement de loin. L'avantage avec la comptabilité, c'est que c'est l'une des professions où l'on peut encore travailler à son rythme. En plus, il faut avoir fait des études mais pas trop longues et surtout il faut de la bonne volonté, c'est à dire juste le vouloir pour accomplir correctement les tâches. La preuve c'est qu'à cause des chiffres et des opérations, ceux qui ne sont pas comptables ne voudraient surtout pas être à ma place. Ils tourneraient de l'œil les pauvres. Faut dire que ça semble répétitif, rébarbatif et casse tête, en un mot ça n'a l'air de ne rien avoir à envier au bagne et sournoisement, j'entretiens le folklore. Alors comme personne n'a envie de me donner un coup de main, on me laisse bosser en paix et on me donne des délais raisonnables parce que voyez-vous, il ne faudrait pas que je brade la tâche parce qu'au final, il s'agit de grosses pépètes tout de même !
Au boulot, avec mon camouflage j'y suis allée tout doucement au début mais ces derniers mois j'ai bifurqué. Insidieusement mon costume de comptable devient de plus en plus androgyne. Décidément la mode du métro-sexuel a du bon et benoîtement, je la préfère à celle du latin ténébreux de pacotille que j'avais adoptée à la fin du vieux siècle. En plus, sous l'harnachement de l'employé modèle, personne ne va jamais voir si les sous vêtements sont les bons ni vérifier le genre des bijoux.
6 – Revendiquer
Vous savez quoi ? Il paraît que je ne remplis pas correctement mon contrat. Il paraît
que je ne soigne pas assez mon langage, que je vous interpelle trop et que je reste trop superficielle dans mon propos. Il paraît qu'en plus, je fais trop de détours, que je généralise
systématiquement et que je mets trop de temps à me livrer et à aller à l'essentiel. Dixit la plumitive que vous lisez. Mais oui, vous savez bien, l'écrivassier, l'espèce de bafouilleuse
postillonneuse.
Encore une crampon qui interroge, insiste et agace parce qu'elle veut tout savoir trop vite. Vu sa pugnacité, je suis sûre que je suis tombée sur une vieille fille moustachue qui se prend
pour Georges Sand. C'est bien ma chance, j'aurai préféré une vraie professionnelle, une qui n'aurait pas eu l'âge d'être ma mère. Au moins, elle aurait su me parler gentiment elle ! Au moins,
elle aurait su prendre le temps.
Il faut que je vous explique, elle me pose plein de questions et il suffit qu'elle ne soit pas sûre, qu'elle n'est pas saisie un mot en passant pour qu'elle reprenne l'interrogatoire et les
explications dans le détail. Elle radote comme un vrai flic je vous dis. Vous imaginez la prise de tête ?
Il n'y a pas à dire, elle sait mettre la pression, et si elle continue, elle me mettra en bière.
Elle a des exigences incroyables genre, il faut que je sois cohérente et sincère. Elle est drôle, ce n’est pas elle qui est sur le grill, qui est obligée de se mettre à nu devant tout le
monde ! Elle oublie un peu vite que sans moi il n'y aura pas d'histoire la rombière. Elles sont incroyables ces scribouilleuses du dimanche, elles ont vraiment rien d'autre à faire. C'est simple,
elles sont pires que les dames patronnesses ! Faut pas charrier, sans nous, les personnages de fiction et bien pas de fiction justement, alors pas de récit.
Et alors, à quoi elle servirait la plumitive ? Et bien à rien, voilà !
Bon d'accord, elle servirait à passer le message, mais tout de même, il ne faudrait pas qu'elle oublie que c'est tout de même moi qui me tape tout le boulot d'introspection et gratis en plus.
C'est les fictifs qui font le récit, c'est nous les créatifs dans l'histoire. Elles les gratte-papier, elles ne sont que des intermédiaires.
Parfois je me demande si je ne me suis pas engagée un peu vite sur ce coup là. Après tout, je n’étais pas si mal dans mon petit monde parallèle pépère, quelle idée j'ai eu d'accepter de venir
m'étaler sur des pages et des pages. Encore un jour où je ne devais pas être bien nette.
Elle a de la chance que je sois quelqu'un de fiable et que je n'ai qu'une parole. Je vais continuer de remplir ma mission comme un bon petit personnage de fiction professionnel mais
franchement, je serais bien tenté de lui fermer le robinet à inspiration une fois pour toute à l'écrivaillon.
Et dire que certains d'entre vous la trouve sympa. Enfin, c'est ce qu'on m'a dit mais les ouï-dire on leur fait dire ce qu'on veut. Il paraît aussi qu'elle a passé un contrat avec vous,
qu'elle s'est engagée à tout dire en dix fois. Elle est malade si elle croit que dix épisodes vont suffire à mon histoire !
En plus, comme elle a choisi le format feuilleton elle me presse comme un citron toute la journée du samedi sous prétexte qu'elle doit publier à tout prix le dimanche. Et c'est quand que je
dors moi ? Et mes grasses mates ? Parce que vous savez, moi aussi je bosse Madame, enfin, je devrais dire Madame l'excitée du clavier plutôt. Je bosse à temps plein moi et toute la semaine alors
les fins de semaine, j'aimerais bien être pénarde.
Je vous le dis, même venu du monde fictif, ce n’est pas toujours facile d'être une héroïne.
Bon d'accord, je ne suis pas stupide, je comprends bien qu'elle s'est engagée et qu'elle ne doit pas vous décevoir mais vous ne pourriez pas lui demander de me lâcher un peu, je ne sais pas
moi, au moins pour Pacques. Ce n’est pas que je veuille aller à la messe ou jouer les cloches ou mais j'aimerai bien guincher en laissant mes poches sur ma veste et au vestiaire parce que c'est
tout de même mieux de les porter sous les yeux et sur la tronche !
Je sais pas moi, dites lui qu'on est bien vivants nous les personnages de fiction, qu’on n’est pas de bois et que nous devrions avoir des droits depuis tout ce temps qu'on nous
exploite.
Ils sont où nos jours de repos et nos vacances ? Déjà que nous ne sommes pas payé ! C'est quand la pose syndicale ? Ce n’est pas encore abrogé l'esclavagisme au vingt et unième siècle
?
Si elle continu, je vais me syndiquer, je vais monter quelque chose moi. Le MLF tiens, ça, ça doit pouvoir le faire, le Mouvement de Libération des Fictifs. Le MLF, pas mâle non ?
C'est exprès, qu'il paraît qu'elle est féministe la griffonneuse. Une moustachue je vous dis !
En fait, j'aime bien les féministes, je trouve que comme le poète, elles ont toujours raison. Aucun doute, la femme est l'avenir de l'homme. Mais non je ne fais pas de récupération, presque
pas.
Mais bon, pour la provocation, il faut que je me méfie parce qu'on ne sait jamais, si je vais trop loin elle risque de s'arranger pour qu'il m'arrive une tuile. Et puis j'ai accepté de parler
c'est vrai, mais je vais vous dire, c'est vraiment pour vous ! Oui oui, pour vous là qui me lisez !
Bon allez, j'y retourne, je reprends le fil du récit, mais attention hein, à ma manière non mais !
Oh hé, c'est bon, j'y retourne là. Ça y est Madame, j'ai fini !
Vous voyez, c'est trop cool, j'ai fini par l'obtenir ma pose syndicale !
oOo
Suite dans l'article suivant.
Sonia Yezid, 2010
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