Lundi 7 juin 2010 1 07 /06 /Juin /2010 11:30

Ellà

 

 

1 – Recette

 

 
Faire couler un bain chaud avec quelques gouttes d'huiles essentielles. S'y glisser, c'est chaud parfumé et tellement relaxant. Y fondre de plaisir au moins vingt minutes, le temps aux pores de la peau de se dilater et de se décrasser. Se doucher à l'eau presque froide en se frictionnant puis se sécher et appliquer un lait corporel. C'est le moment de s'emmailloter dans un peignoir immense histoire de se sentir toute petite et fluette puis une serviette turban sur la tête, faire ami ami avec le miroir. S'épiler consciencieusement et terminer impérativement à la pince à épiler et au miroir grossissant parce qu’attention, faut pas se leurrer, c'est toujours le détail, le tout petit détail presque invisible qui tue tous les effets. Après le corps, ne pas oublier le visage parce qu’évidemment, il y a toujours un ou deux poils qui trainent.
Commencer par poser un masque super hydratant parce qu'après la chasse aux poils ça s'impose et puis il faut retrouver son teint de pèche. La marque ? C'est quoi cette question ? Je ne suis pas là pour ça!
Bon, allez, une dernière fois, pour tous produit de beauté, le seul impératif, qu'il soit professionnel et qu'il ait fait ses preuves parce qu'avec toutes ces années de perdues, pas question de jouer les cobayes.
Se sécher les cheveux sans trop les faire gonfler. Les années quatre-vingt sont enterrées depuis belle lurette je vous le rappelle et il faut être de son temps.
Personnellement, en ce moment, je m'aime en châtaigne presque taupe avec des reflets auburn. En fait, c'est presque ma couleur naturelle, c'est dire si elle me va au teint. Pour être tout à fait franche, c'est celle qui me va le mieux et je le précise parce que je suis toute étonnée d'avoir fini par l'accepter alors que je la trouvais tellement quelconque il n'y a pas si longtemps encore. C'est ce brun qui répond agréablement au bleu de mes yeux parce qu'il rend mon regard plus mystérieux sans pour autant éclipser la petite pointe d'effronterie nécessaire à laquelle je tiens.
 
J'avoue, j'ai eu ma période Marylin et son sexy blond platine. Mais être de ce blond là et avoir la classe, dans l'hexagone il n'y a que guère que Marie-Pierre. Moi en platine je ressemble à une fille plutôt qu'à une dame. Aujourd'hui, avec l'expérience et l'âge qui ne va pas tarder à se faire remarquer, j'ai compris que la tempérance et le mystère sont bien plus féminins. Et puis surtout, mon style naturel c'est la gouaille, et vous connaissez l'adage, chassez le nature elle et il revient en métro. Oups pardon, j'ai dérapé.
 
Arletty l'impudente, Casares la ténébreuse Maria, ou la môme Piaf vous connaissez quand même ? Je sais, ce n'est pas tout jeune mais quelles femmes ! Ce sont elles mon idéal. Faut dire qu'à la base je suis une parigot, un titi parisien des faubourgs, alors la classe de la haute je la laisse aux autres parce que c'est la classe des faubourgs, celle de la gouaille que je défends.

Pour les cheveux, c'est fait alors passons à la leçon de maquillage mais rapide !
Je vous ai déjà parlé du teint frais et dispos. ATTENTION AUX EXCES ! Vous avez notez ? Allez, tatouez-vous ça dans le crâne en lettre d'or. Et si décidément, vous n'avez aucune de discipline, il va falloir tricher à coup d'éclat et de fond de teint. C'est le moment d'enlever le masque tout en douceur puis profiter de l'application de la crème de jour pour masser en tapotant votre visage de star. Je dis visage mais ça inclut le cou bien sûr. Tapotez, ça favorise la pénétration de la crème. J'ai écrit « tapotez » ! Dis-donc toi là ! De la délicatesse voyons ! Est-ce que j'ai dit de taper comme une brute ? Dehors les excitées !
Délicatesse et douceur, c’est le b a b.a. Souvenez-vous de vos séances en instituts. Une petite base anti rougeurs pour les peaux sensibles, et c'est connu, le sot sans cible on l'a toutes ! Oups, pardon! Pardon !
Bon, reprenons, appliquer les fonds de teins et les poudres. Oui il en faut plusieurs, c'est ça le secret. Minimum trois parce que pour le teint, ça vaut la peine d'être perfectionniste, donc trois mais voisins de ton dans la gamme. Ce n’est pas le cirque du soleil non plus !
Ne pas oublier les pinceaux, du plus petit au plus gros, en passant par les langues de chat et les biseautés jusqu'à celui-de l'estompe, ils ont tous leur utilité.
 
Pour le fond de teins, voici mon petit rappel succinct, le plus foncé s'applique sur les angles saillants du visage. La mâchoire, l'arrêt du nez et le haut des joues. Le plus clair sur les creux, ça re-pulpe et ça rajeunit, ensuite poudre et estompe pour fondre les nuances harmonieusement.
Un peu de rose-orangé sur les joues et travaillez les sourcils, les yeux et les lèvres. C'est ici que s'installe l'attraction du mystère et de la sensualité.
 
Le corps maintenant. Par pitié, attention aux rembourrages et autres corsets à silhouette. C'est un peu comme le blond platine, inutile de faire dans la caricature.
Vêtements, chaussures et accessoires en mariant le sens de la couleur et de la modération mais, encore un secret, avec une pointe d'excentricité. Je l'ai dit, avoir de la gouaille c'est avoir de l'allure et du chien et ça en vaut la peine parce que c'est signe de bonne humeur et de bonne santé. C'est très éloigné de la singerie et de la médiocrité.
Je suis presque prête et maintenant vous devez l'être aussi alors je vous donne mon slogan, c'est cadeau !

 
Avec la tenue, je tiens ma féminité et avec la démarche je la lâche !


Et je peux vous assurer que lorsque je sors ça fait mal, enfin pas tout à fait justement.
 
Dernier soutien du miroir pour vérifier l'ensemble, replacer les mèches et c'est parti.

 

 

2 - Confidence

 

 

Allez, je dis tout ! Je dois vous l'avouer, d'une manière générale, je trouve la vie quotidienne barbante et pénible. La vie de tous les jours consiste à enchainer des tâches préétablies et répétitives. Au mieux l'une après l'autre et au pire en même temps. A la longue elles deviennent des devoirs et pire, elles finissent par nous définir. Au final, nous ne sommes exclusivement reconnus que par notre capacité à effectuer ces devoirs. Et c'est inévitablement au détriment de nos spécificités et de notre richesse personnelle.

D'ailleurs au fond, qui nous connait et qui s'intéresse vraiment à nous ? Nos proches ? Vous croyez qu'ils n'ont que ça à faire avec tout ce qui leur reste à accomplir et surtout à enchainer encore ?

La vérité c'est que lorsque notre accomplissement personnel se dissout dans l'accomplissement de nos devoirs, nous sommes foutus. Ben oui, nos devoirs ne boulotent pas seulement notre énergie mais aussi notre être.

Adopter le bon comportement, répondre aux attentes implicites qu'impliquent nos positions professionnelles, familiales, affectives et amoureuses, c'est puiser directement à l'énergie qui permettrait de cultiver notre spécificité. Mais cette énergie est limitée alors d'épuisement, nous nous contentons d'être des automates.

 

Au boulot, le chef donne les ordres et le subalterne y obéit en baissant les yeux. Même si au début il est trop content le subalterne de gagner sa croute à la force de son travail, il fini toujours par baisser les yeux en se détestant pour ça mais il n'y peut rien parce que c'est ce que produit inévitablement sa position. Et le chef, même humain, il finira par taper sur la tête de son subalterne parce que c'est tout autant dans l'ordre des choses qu'exige sa fonction.

 

Je ne me fais aucune illusion, j'en ai terminé depuis longtemps avec ça. Je connais les règles et je les applique à la lettre parce que c'est comme ça qu'il faut faire pour pouvoir les contourner. Pas les exploser, faut pas pousser, juste les contourner.

 

Je vous devine, vous lecteurs naïfs. J'entends vos arguments. « Rien n'est définitif, il est possible de changer les choses toujours. Il suffit d'en parler, de les dénoncer et ça marche, le monde fini par changer ». Vous avez raison et j'aime bien entendre ça mais avec cette méthode le monde change trop lentement et sa progression n'est jamais constante, ça avance puis ça recule et aucune chance pour que ça s'améliore un jour pour la totalité du globe. Mon temps est compté alors je me débrouille.

Et puis demain, franchement, croyez-vous que le chauffeur de taxi parisien cessera de faire la gueule lorsqu'il vous chargera ? C'est dans l'ordre des choses et tout le monde trouve ça normal. Pourquoi ? Parce que le chauffeur comme le client ne sont pas plus là, présents à ce qui se passe que la dame pipi qui ramasse les préservatifs usagés ou qui récure des chiottes répugnantes d'un bouge douteux ou d'un palace.

 

Au fond, toutes ces règles non écrites, parfaitement intégrées, c'est elles qui nous permettent d'accomplir nos devoirs. La majorité s'attend à ce que nous y obéissions et à ce qu'elles durent et perdurent parce qu'elles sont utiles. Et oui, ce sont ces règles qui permettent d'économiser notre énergie et même de nous endormir. C'est grâce à elles que nous évoluons parmi nos semblables comme en pilote automatique.

Fonctionner en pilote automatique et tout deviendra normal et naturel.

Pas besoin de grande vigilance ni d'une importante implication personnelle pour fonctionner à l'économie. A peine besoin d'un regard et d'une immense faille.

 

Justement, c'est par là que je me glisse. Juste là dans la faille de votre immense manque d'attention.

 

Se glisser dans le manque d'attention pour agir et surtout pour exister. Est-ce que ça vous horrifie ?

Soyez réaliste, plein de gens le font et même certains en vivent ! Prenez les pickpockets du métro. En journée il y en a un maximum sur les lignes qui desservent les monuments et en soirée sur celles qui mènent aux endroits chauds de Paris. Bref les pickpockets, vous serez d'accord, c'est bien dans le manque d'attention et grâce à la monotonie du quotidien qu'ils peuvent agir.

Bon, c'est vrai que ce sont surtout les touristes qu'ils visent, et eux, pris dans le plaisir du dépaysement sont comme éméchés de nouveauté alors leur vigilance, zou envolée !

Leur vigilance de base, celle qui leur reste encore après des décennies de train-train quotidien ne vaut pas mieux que la nôtre et le peu qui perdure est carrément détournée par leur découverte.

Et ne croyez pas y échapper car étrangers ou pas, c'est pareil pour la majorité d'entre nous. En réalité, nous sommes un nombre négligeable à être encore capable de tenir bien éveillée notre vigilance et encore, seulement de temps en temps et c'est tant mieux parce qu'alors je peux être moi.

 

 Et oui, je suis un escamoteur, c'est comme ça que mon amie dit, sauf que je ne vole personne. Enfin elle, elle trouvait que je lui avais volé quelque chose justement, ses illusions peut-être, celles qu'elles attendent toutes de concrétiser au contact de l'homme qu'elles apprennent à attendre. Vous savez, le prince charmant viril et cavalier de leur rêve formatés à coup de conte à dormir éveillés.

Le pire c'est que j'ai été bien éduqué alors prince charmant, je sais faire ! Cavalier aussi d'ailleurs.

 

 

3 – Escamotage

 

 

Mais j'étais parti pour vous expliquer l'escamotage. Je suis né garçon et je suis fille. Alors de temps en temps je sors comme je suis parce qu'en fille, dans l'anonymat de la rue, c'est fou ce que je me sens bien. Au début, même ici à Paname, ma timidité de jeune femme sans expérience attiraient des regards surpris, moqueurs ou dédaigneux et parfois des commentaires méprisants. Mais avec le temps, ça s'est arrangé, ils sont devenus moins nombreux et moins agressifs que je ne pouvais le craindre. Il faut dire qu'à Paris, tant que l'on reste intramuros tout est possible. Dire qu'il suffit de faire quelques pas dans les quartiers et même dans les banlieues plus chics pour que ça devienne une vraie misère.

 

Grâce à ses marchés et ses petits commerces, Paris a su garder l'ambiance village tout en expédiant l'habitude du commérage A force de vivre les uns sur les autres et pour préserver un peu d'espace vital, les parisiens ont développés une forme accentuée de détachement, leur légendaire indifférence aux autres qui fait bien mon affaire et comme en plus ils fonctionnent en pilote automatique la majeure partie du temps, ça limite d'autant plus les dégâts.

Le détachement tout parisien que j'ai également acquis depuis l'enfance et l'assurance que je développe avec le temps font qu'ils sont de moins en moins nombreux ceux qui me prêtent attention et ceux qui me remarquent encore semblent plutôt amusés et parfois même me lancent des regards complices.

En ballade dans Paris, je me fonds presque totalement dans le décor. Il faut dire que je m'y sens si bien et si belle, c'est excitant et grisant. Je parcours les rues, m'arrête dans les boutiques, déjeune dans les bars en toute quiétude. Une plénitude que mon costume de mec ne m'a jamais apportée. Il faut dire que j'y suis décidément bien trop engoncée. C'est définitivement en femme que je me reconnais, que je suis enfin moi et que je m'aime.

 

Mais dites donc, je viens de me rendre compte que je manque à tous mes devoirs !, je ne me suis même pas présentée Alors voilà, je m'appelle Ellà. Pourquoi Ellà ? Et bien d'abord parce que j'aime le jazz et ensuite parce que je ne pouvais m'appeler  Lui tout de même. Vous savez comme Lui lepauvretypequinedevraitpasêtrelà. C'est trop long, trop exotique comme nom et je me sens moins proche des natifs d'Amérique que des peuples qu'on y a importés de force. Et puis je suis Ellà et le jazz parce qu'avant d'oser s'en libérer, avant d'oser chanter son propre chant, on est toujours esclave de ce que l'on nous impose.

Ça fait sérieux comme explication non ? Poétique au moins ? Et bien ça l'est et figurez-vous que c'est la vérité mais il y a quelque chose de plus qui m'a définitivement décidé ce sont les chuchotis. Écoutez-les, vous les avez tous entendus et vous allez les reconnaître.

 

- Dis, tu l'as vu elle là ?

- Qui, où ça ?

- Elle là.

- Ah oui, elle là bas...

 

Beaucoup de tendresse dans ces mots là non ? Je les ai tellement entendu que j'ai décidé d'en faire mon nom, celui du mon baptême et de ma seconde naissance.

 

 

4 – Manichéisme

 

 

Je vous assure que j'ai fait gaffe, super gaffe et puis finalement j'ai gaffé.

Je ne voulais pas la perdre alors j'ai fait bien attention de ne rien lui demander et de ne rien lui promettre que je ne puisse assumer. Je ne lui ai pas dit la vérité, même pas une partie parce que je savais qu'elle ne pouvait pas l'accepter sans me rejeter. Mais à ma manière, je l'aimais ma chérie, je l'aimais énormément et je l’aime encore.

 

Elle me plaît parce qu'elle est un idéal de femme, femme elle l'est jusqu'au bout de ses adorables orteils. Gracieuse est l'adjectif qui lui convient le mieux. Elle a une gestuelle et une démarche façonnées par sa formation de danseuse qui expédie sa féminité à des sommets que je contemple émue un peu pantelante, rêvant du rêve impossible de pourvoir un jour l'y rejoindre.

Elle est typiquement le genre de femme à côté de laquelle une bonne copine pourrait légitimement avoir l'impression de jouer les faire-valoir. Et elle n’y peut rien parce que c'est de son art que résulte l’impact de sa féminité. Depuis l'enfance, la discipline de l'exercice physique l'a formé à prendre et à occuper plantureusement l'espace autour d'elle. Et si l'amour la rend heureuse et qu'elle rayonne, elle acquière comme malgré elle la prestance d’une déesse.

Son amour, c’est ce que j'étais pour elle et à ses côtés toutes ces années de vie communes, j’ai eu l’impression diffuse d'évoluer dans le sillage d'une star. Une star des années soixante, ça va sans dire. Maintenant qu'elle m'a jetée, je me félicite encore d'avoir toujours gardé mon costume de mec parce que près d'elle ma féminité n'aurait pas tenu la comparaison. Le tenter aurait été comme présenter  un croquis raté, une caricature mal dégrossie de femme.

Et puis même si je sais que je n'aurai jamais tenu la comparaison ou même pu lui faire d’ombre, elle ne m'aurait pas accepté en fille.

 

Alors, lorsque nous vivions ensemble, j'ai limité mes moments de féminité à mes heures de solitude et généralement aux quatre murs de l'appartement. Et s'il m'arrivait aussi d'arpenter les pavés en fille, c'était  toujours loin, bien loin de notre quartier.

 

Bizarrement, l'avoir à mon bras temporisait ma frustration. En focalisant l’attention du plus grand nombre sur elle, elle devenait femme aussi pour moi, elle était femme pour deux.

 

Depuis que je l'aie perdue, je me retrouve face à moi-même. Ça fait presque une année que je navigue de nouveau seule et comme je n’ai plus rien à perdre, lorsque je ne travaille pas, j’explore et je lâche ma féminité. Mais au moment où me préparant à sortir, je me regarde dans la glace, c’est plus fort que moi, je pense à elle et je peste.  Je l’avoue, j'aurai bien aimé recevoir les mêmes avantages qu'elle et de préférence en nature mais pour fréquenter ce niveau de féminité, il faudrait que je multiplie les substances et que je passe sur le billard.

Passer sur le billard, une naissance certainement mais aussi un renoncement. Renoncer à avoir des enfants ou renoncer à être femme exclusivement. Un dilemme, LE dilemme dans toute sa splendeur.

 

A l’époque de nos amours, je ne l’envisageais même pas parce que justement, c'est ça que je voulais, lui faire des enfants. Fonder une famille, il y a de quoi freiner le désir d'explorer sa féminité ! En plus je l'aimais incroyablement, énormément. Mais énormément seulement et elle le sentait. Les femmes ont les antennes pour ça, comment font elles ? Je ne sais pas mais elles savent la qualité des sentiments. La mienne en devinait la limite, ça la faisait douter parfois et pourtant elle me voulait alors j'ai juste dit oui et c'était un oui sincère, un engagement.

Elle avait su faire naître en moi un attachement fait de complicité et d’admiration, une autre forme de l’amour, celle qui teinte parfois l'amitié aussi et qui fait que j’ai du mal à vivre sans elle et qu’elle me manque terriblement.

C’est étrange mais j’ai toujours eu pour elle un amour aussi platonique que puissant. J'aime ce qu'elle est, la grâce, le talent et une personnalité contrastée à la fois terre à terre et passionnée. Rien de plus normal pour un professeur de danse.

Mais malgré toutes ses qualités, le jour où elle m'a vu sur ses plates-bandes, elle s'est braquée. Elle s'est sentie flouée ma fragile tanagra, toute malheureuse. C'est ça, c'est ce qu'elle est devenue à ce moment là, malheureuse. J'ai eu beau la rassurer, rien à faire. Elle dit que c'est tout bouleversé à l'intérieur. Elle dit que je suis un escamoteur. Et croyez-moi, si pour expliquer elle manque parfois de vocabulaire, elle a de l'imagination.

-   Imagine, imagine que tu entres chez un chocolatier sachant que tu vas te ruiner trois mois de régime au bas mot pour quelques grammes de cacao fin. Tu rentres chez toi avec ton petit paquet et tu t'installes confortablement pour déguster et une fois dans la bouche tu te retrouves avec un goût opposé à celui que tu attendais. Un goût salé, genre fromage fermier. Qu'est-ce que tu dirais ?

 

- Va y, ai-je répondu, compare-moi à une dragée au poivre ou a une farce et attrape à deux balles pendant que tu y es ! Enfin j'aurai dû dire deux euros je sais. C'est pas carnaval lui ai-je précisé, personne ne se déguise et ce n’est certainement pas une blague.

Bon, c'est ce que je lui ai répondu sur le moment parce que, ne serait-ce qu'à cause de l'odeur, j'ai trouvé ça dur de passer du statut de chocolat fin à celui de fromage fermier mais j'ai compris ce qu'elle voulait dire et au fond ça ne m'a pas vraiment surprise. Je sais par les copines que généralement nos compagnes, dont le genre est pourtant réputé pour son exceptionnelle capacité d'empathie, peuvent se montrer peu tendres et plutôt expéditives.

 

Puis elle a fait une crise de manichéisme aiguë.

-  Bon, tu es homo ?

-  Non.

-  Bon, alors si tu n'es pas homo, tu es bi ?

Bi ? Bi-mensuel ? Bi-polaire ? Bi-fidus ? C'est quoi cette mode du bi me suis-je demandé mais j'ai juste dit :

-  Ben non.

-  Mais qu'est-ce que tu es alors ? Tu dois bien le savoir tout de même ? Si tu n'es ni homo, ni bi, ni hétéro, tu es quoi ? Tu es qui ?

 

Tiens, hétéro, c'était définitif, je ne l'étais donc plus à ses yeux ? Es-tu hétéro ? Était la seule question qu'elle ne m'ait pas posée. La réponse devait donc être évidente pour elle.

 

- Et si j'étais hétéro lui ai-je demandé, et si j'aimais les femmes ?

- Si tu pouvais en aimer une autre, alors que moi tu ne m'aimes pas, alors que tu ne m'as jamais aimé ça voudrait dire que ce ne serait pas toutes les femmes mais juste moi que tu n'aimes pas.

Et elle s'est mise à pleurer.

 

Je n'aimais pas la voir pleurer et j'aurais bien voulu la prendre dans mes bras mais elle me l'a interdit et puis j'étais comme suffoquée. Alors elle avait tout compris de mes sentiments amoureux et depuis toujours ? Et elle n'en avait jamais rien dit ? Comme elle avait raison, j'ai juste pu ajouter méchamment:

 

-  Il est tout de même fort ton cheminement intellectuel, En y réfléchissant, en me découvrant femme tu aurais pu aussi te dire que je les aime tellement que je veux juste être l'une d'entre elles. Après tout, c'est bien naturel de vouloir devenir l'une de celles qu'on aime et qu'on admire. Regarde les enfants, ils rêvent tous de devenir un des super héros qu'ils admirent. Dis-moi par quelle magie le fait de me voir en femme te fait conclure que je ne les aime pas ? Et pire encore, que je ne t'aime pas toi ? L'estime qu'ont les femmes d'elles-mêmes est-elle tellement basse qu'elles ne puissent pas imaginer qu'un homme veuille devenir comme elle ? C'est tellement nul d'être une femme ?

–  Mais non ce n'est pas ça et tu le sais bien, arrête de changer de sujet, tu es d'une mauvaise foi incroyable. C'est juste que je ne suis pas homo moi. Je suis tombé amoureuse d'un homme, pas d'une fille.

Ça y était, sa crise de manichéisme aiguë était repartie. Si je ne suis pas ceci, c'est que je suis cela et ainsi de suite. Venant d'elle, quel étonnant amour de la norme et surtout quel manque d'imagination parce qu'au fond, se définir comme hétéro, homo ou bi, c'est juste faire preuve de conformisme.

 

Je lui ai dit tout ça mais c'était malhonnête de ma part. Il faut dire que j'étais en train de la perdre alors j'ai brulé mes dernières cartouches.

Elle savait bien que physiquement ça ne fonctionnait pas vraiment entre elle et moi et elle faisait avec. Cette crise et ces questions c'était surtout pour comprendre pourquoi ça ne marchait pas sous la couette. Des mots pour expliquer nos maux. Même à elle, je n'ai pas pu dire la vérité et pourtant j'admets que je la lui devais.

Arriverai-je à le dire un jour ? Franchement, j'en doute.

 

 

5 – Camouflage

 

 

N'en déplaise à ma dulcinée, je suis juste un parigot, un titi, un cœur de piaf et je sais que je mourrai le nez dans le caniveau. Paname est mon endroit préféré sur terre et plus encore le Paris de mon enfance. Je suis née et j'ai grandi dans le faubourg Saint Antoine, celui d'avant l'annexion du quartier par les bobos. Les arrières cours des artisans du bois et le marché d'Aligre n'avaient pas de secret pour moi. Pour le marché heureusement, il en reste quelque chose, je peux encore y acheter des produits venus de tous horizons à des prix honnêtes et j'y ai toujours mes entrées. J'y marchande comme au souk chez les bons commerçants, ceux qui ont ça dans la peau, et comme ils connaissent ma fidélité, ils me servent à bon prix et comme une reine.

 

Il y a une paire d'année, j'ai accepté de m'en éloigner. C'était à l'époque où nous voulions tenter la vie provinciale et peut-être plus ma môme et moi alors nous avons déménagé à Compiègne, sa ville natale en grande banlieue chicos. Elle voulait aussi y déménager son école de danse, pourtant il était bien mignon, petit mais sympa, son petit local du onzième. Elle danse depuis l'enfance mais comme elle était trop grande, elle a bifurqué de la danse classique vers la danse de salon et plus particulièrement les danses latinos genre tango ou salsa.

Sans être pro, j'ai aussi le virus, ça me vient de mes parents. La guinche, je la pratique depuis mon plus jeune âge, sauf que je préfère la java. Un boléro au Balajo, vous avez déjà essayé ? C'est là-bas que j'ai rencontré ma ballerine et c'est sur un tango qu'elle m'est tombée dans les bras. A l'époque le Balajo était déjà mon fief et pour le plaisir d'y gambiller toute la nuit avec les meilleures cavalières de Paris, j'y suis longtemps allée en mec. Mais depuis qu'elle m'a jeté et que je suis revenue, j'ai sauté le pas et j'y vais comme je suis, en nana.

 

Mais j'avais commencé à vous expliquer mon départ de Paname. Je suis donc partie avec elle mais pour gagner des mètres carrés il y a forcément un prix à payer et Compiègne pour un parisien, c'est à la fois très beau et très soporifique comme patelin.

Vous ! Qu'auriez-vous fait ? Et bien vous auriez fait comme moi, vous auriez juste cherché à mettre un peu de relief dans cet ennui et à vous éclater. Alors quoi de plus naturel que de choisir d'exister ?

Faut dire je me sentais en sécurité et pour la première fois installée pour des decennies.

Ai-je fait preuve d'inconscience ou était-ce un acte manqué ? Toujours est-il qu'en enfilant ma tenue la plus classe et en sortant, j'ai larguée toute prudence.

J'étais à Compiègne, et là-bas endosser des attribues différents de ceux que l'on vous connait c'est un problème. Ça ne passe pas inaperçu et surtout ça fait causer. Ils ont tellement bavassé les compiégnois et les compiégnoises qu'elle a fini par l'apprendre. Découvrir ma féminité l'a fait réagir de manière expéditive. Ni une, ni deux, elle m'a invité à m'éloigner pour réfléchir à notre couple ce qui en langage courant veut dire planifier l'éviction d'Ellà.

Donc c'est ce que j'ai fais, je suis partie réfléchir et du coup je crèche de nouveau du côté du génie de la Bastille en espérant qu'il m'inspire. Je réfléchi depuis un bon moment maintenant, faut dire que dans mon immense deux pièces, trente mètres carré tout de même ! J'ai toute la place si je puis dire et surtout tout le temps. Mais au moins, je suis de retour chez moi, je me suis retrouvée et surtout, comme je n'ai plus rien à perdre, j'ai décidée d'explorer carrément ma féminité. Mais pour être franche, ma régulière me manque et ça je n'y peux rien alors je sors. Je passe mes nuits dehors. Depuis elle, j'ai besoin de peu de sommeil et j'aime sortir et puis pourquoi est-ce que je resterais seule chez moi à broyer du noir ?

 

Ce que je préfère, c'est les soirées de fin de semaine. Elles passent vite, encore plus vite depuis que je les vis en en fille. J'ai repris mes habitudes de jeune célibataire. Je passe mes vendredis et samedis soirs rue de Lappe à guincher au Balajo en pensant à elle, à nous. Les soirs de semaine, lorsque l'insomnie menace, je fais plutôt une virée jazz aux Disquaires et pour l'underground, quelques pas de plus et je rêvasse sur la Plage. Avec tout ces points de chute, j'ai le choix, j'y suis bien entourée et surtout j'ai toujours quelqu'un à qui causer.

C'est seulement lorsque je passe devant la Chapelle des Lombards que je suis mal alors je ne peux pas m'en empêcher, je change de trottoir en prenant un air dégagé. J'ai toujours l'impression qu'elle est à l'intérieur, et si par la porte ouverte s'échappent les rythmes éclatants des cuivres, je rentre la tête dans les épaules pour ne pas entendre s'en pouvoir m'empêcher de l'imaginer évoluant dans les bras d'un autre, passionnément concentrée sur la chorégraphie explicite d'une samba ou d'une salsa.

 

 Le jour ça va pas mal, j'ai le travail, ça fait bouillir la marmite et comme j'ai seulement moi à charge je me gâte. A l'adolescence j'avais le style mauvais garçon mal rasé, c'était assez risible parce que je n'avais pas beaucoup de poil mais malgré tout, je pratiquais la violence en santiags et en foulard. Ça donnait le change à mes petits camarades. Donner le change c'est nécessaire pour survire mais pour parler vrai, c'était une mascarade histoire de ne pas me faire repérer. Puis j'ai grandi et Ellà aussi et je me suis affirmée. J'ai quitté le style petit mec qui se la joue gros dur pour endosser durant mes années d'études, le costume du dandy britannique. Tentatives de tergiversation désespérée avant d'oser mon vrai désir.

 

Aujourd'hui, les jours ouvrables je suis comptable, il faut bien vivre. Je travaille pour une grosse boite de prêt à porter féminin, et oui, on ne se refait pas. Pour le turbin, je me déguise, costume mâles de son temps et de moins en moins cravate.

 

Aller travailler en pilote automatique et jouer le mec parfait toute la journée c'est ce que je fais. Mais non je ne suis pas pilote de ligne, faut suivre un peu !

 

En fait, je ne fais rien en première ligne, seule dans mon bureau je suis au calme. Profil bas et travail mais ce n’est pas trop dur, je ne reçois pas de public, j'ai juste les collègues et les supérieurs à gérer et seulement de loin. L'avantage avec la comptabilité, c'est que c'est l'une des professions où l'on peut encore travailler à son rythme. En plus, il faut avoir fait des études mais pas trop longues et surtout il faut de la bonne volonté, c'est à dire juste le vouloir pour accomplir correctement les tâches. La preuve c'est qu'à cause des chiffres et des opérations, ceux qui ne sont pas comptables ne voudraient surtout pas être à ma place. Ils tourneraient de l'œil les pauvres. Faut dire que ça semble répétitif, rébarbatif et casse tête, en un mot ça n'a l'air de ne rien avoir à envier au bagne et sournoisement, j'entretiens le folklore. Alors comme personne n'a envie de me donner un coup de main, on me laisse bosser en paix et on me donne des délais raisonnables parce que voyez-vous, il ne faudrait pas que je brade la tâche parce qu'au final, il s'agit de grosses pépètes tout de même !

 

Au boulot, avec mon camouflage j'y suis allée tout doucement au début mais ces derniers mois j'ai bifurqué. Insidieusement mon costume de comptable devient de plus en plus androgyne. Décidément la mode du métro-sexuel a du bon et benoîtement, je la préfère à celle du latin ténébreux de pacotille que j'avais adoptée à la fin du vieux siècle. En plus, sous l'harnachement de l'employé modèle, personne ne va jamais voir si les sous vêtements sont les bons ni vérifier le genre des bijoux.

 

 

6 – Revendiquer

 

 
Vous savez quoi ? Il paraît que je ne remplis pas correctement mon contrat. Il paraît que je ne soigne pas assez mon langage, que je vous interpelle trop et que je reste trop superficielle dans mon propos. Il paraît qu'en plus, je fais trop de détours, que je généralise systématiquement et que je mets trop de temps à me livrer et à aller à l'essentiel. Dixit la plumitive  que vous lisez. Mais oui, vous savez bien, l'écrivassier, l'espèce de bafouilleuse postillonneuse.

Encore une crampon qui interroge, insiste et agace parce qu'elle veut tout savoir trop vite. Vu sa pugnacité, je suis sûre que je suis tombée sur une vieille fille moustachue qui se prend pour Georges Sand. C'est bien ma chance, j'aurai préféré une vraie professionnelle, une qui n'aurait pas eu l'âge d'être ma mère. Au moins, elle aurait su me parler gentiment elle ! Au moins, elle aurait su prendre le temps.
 
Il faut que je vous explique, elle me pose plein de questions et il suffit qu'elle ne soit pas sûre, qu'elle n'est pas saisie un mot en passant pour qu'elle reprenne l'interrogatoire et les explications dans le détail. Elle radote comme un vrai flic je vous dis. Vous imaginez la prise de tête ?
Il n'y a pas à dire, elle sait mettre la pression, et si elle continue, elle me mettra en bière.
 
Elle a des exigences incroyables genre, il faut que je sois cohérente et sincère. Elle est drôle, ce n’est pas elle qui est sur le grill, qui est obligée de se mettre à nu devant tout le monde ! Elle oublie un peu vite que sans moi il n'y aura pas d'histoire la rombière. Elles sont incroyables ces scribouilleuses du dimanche, elles ont vraiment rien d'autre à faire. C'est simple, elles sont pires que les dames patronnesses ! Faut pas charrier, sans nous, les personnages de fiction et bien pas de fiction justement, alors pas de récit.
Et alors, à quoi elle servirait la plumitive ? Et bien à rien, voilà !
 
Bon d'accord, elle servirait à passer le message, mais tout de même, il ne faudrait pas qu'elle oublie que c'est tout de même moi qui me tape tout le boulot d'introspection et gratis en plus. C'est les fictifs qui font le récit, c'est nous les créatifs dans l'histoire. Elles les gratte-papier, elles ne sont que des intermédiaires.
 
Parfois je me demande si je ne me suis pas engagée un peu vite sur ce coup là. Après tout, je n’étais pas si mal dans mon petit monde parallèle pépère, quelle idée j'ai eu d'accepter de venir m'étaler sur des pages et des pages. Encore un jour où je ne devais pas être bien nette.
Elle a de la chance que je sois quelqu'un de fiable et que je n'ai qu'une parole. Je vais continuer de remplir ma mission comme un bon petit personnage de fiction professionnel mais franchement, je serais bien tenté de lui fermer le robinet à inspiration une fois pour toute à l'écrivaillon.
 
Et dire que certains d'entre vous la trouve sympa. Enfin, c'est ce qu'on m'a dit mais les ouï-dire on leur fait dire ce qu'on veut. Il paraît aussi qu'elle a passé un contrat avec vous, qu'elle s'est engagée à tout dire en dix fois. Elle est malade si elle croit que dix épisodes vont suffire à mon histoire !
En plus, comme elle a choisi le format feuilleton elle me presse comme un citron toute la journée du samedi sous prétexte qu'elle doit publier à tout prix le dimanche. Et c'est quand que je dors moi ? Et mes grasses mates ? Parce que vous savez, moi aussi je bosse Madame, enfin, je devrais dire Madame l'excitée du clavier plutôt. Je bosse à temps plein moi et toute la semaine alors les fins de semaine, j'aimerais bien être pénarde.
 
Je vous le dis, même venu du monde fictif, ce n’est pas toujours facile d'être une héroïne.
 
Bon d'accord, je ne suis pas stupide, je comprends bien qu'elle s'est engagée et qu'elle ne doit pas vous décevoir mais vous ne pourriez pas lui demander de me lâcher un peu, je ne sais pas moi, au moins pour Pacques. Ce n’est pas que je veuille aller à la messe ou jouer les cloches ou mais j'aimerai bien guincher en laissant mes poches sur ma veste et au vestiaire parce que c'est tout de même mieux de les porter sous les yeux et sur la tronche !
 
Je sais pas moi, dites lui qu'on est bien vivants nous les personnages de fiction, qu’on n’est pas de bois et que nous devrions avoir des droits depuis tout ce temps qu'on nous exploite.
Ils sont où nos jours de repos et nos vacances ? Déjà que nous ne sommes pas payé ! C'est quand la pose syndicale ? Ce n’est pas encore abrogé l'esclavagisme au vingt et unième siècle ?
Si elle continu, je vais me syndiquer, je vais monter quelque chose moi. Le MLF tiens, ça, ça doit pouvoir le faire, le Mouvement de Libération des Fictifs. Le MLF, pas mâle non ?
C'est exprès, qu'il paraît qu'elle est féministe la griffonneuse. Une moustachue je vous dis !
En fait, j'aime bien les féministes, je trouve que comme le poète, elles ont toujours raison. Aucun doute, la femme est l'avenir de l'homme. Mais non je ne fais pas de récupération, presque pas.
 
Mais bon, pour la provocation, il faut que je me méfie parce qu'on ne sait jamais, si je vais trop loin elle risque de s'arranger pour qu'il m'arrive une tuile. Et puis j'ai accepté de parler c'est vrai, mais je vais vous dire, c'est vraiment pour vous ! Oui oui, pour vous là qui me lisez !
Bon allez, j'y retourne, je reprends le fil du récit, mais attention hein, à ma manière non mais !
Oh hé, c'est bon, j'y retourne là. Ça y est Madame, j'ai fini !
 
Vous voyez, c'est trop cool, j'ai fini par l'obtenir ma pose syndicale !

 

oOo

 

Suite dans l'article suivant.

 

Sonia Yezid, 2010

Par Bafouillages.over-blog.com - Publié dans : Nouvelles
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Lundi 19 avril 2010 1 19 /04 /Avr /2010 16:35

Ellà, suite et fin. 

7 – Musette

 

 

Le Balajo rue de Lappe, souvenez-vous je vous en ai déjà parlé, c'est mon autre chez moi. Faut dire que le Balajo c'est le Baloche qui aurait laissé son cran d'arrêt au vestiaire, c'est le Baloche civilisé c'est-à-dire un endroit sérieux auquel on accède seulement après avoir montré patte blanche.

D'abord s'acquitter de l'accord tacite des videurs puis du substantiel prix d'entrée. Mais il n'empêche que c'est aussi l'une des dernières places dédiées aux codes stricts et zélateurs de la musette. C'est ce qui en fait une tanière hantée par une passion farouche qu'entretient avec fougue et prestance le noyau dur des aficionados de la guinguette, des habitués. Qu'ils soient fringués façon Gabin ou, époque oblige, façon bobo, pas de doute, tous ont chopé le virus du zinzin.

Pour se livrer au rythme et au tournis, une salle immense et bondée aux murs théâtralisés de rouge et au sol parqueté d'un chêne massif et ancien, patiné par des années de pas glissés ou cadencés, exécutés avec brio et fougue dans les règles de l'art par des générations de danseurs dévoués au culte de la doublette, devenue danse de salon régentée fut un temps mais dont il est impossible de nier qu'elle fut initiée par le populo.

Au Balajo se jouent et se dansent la valse et le Paso Doble, s'y côtoient et s'y défient le Tango et la Java, toutes pas-de-deux mandataires de ce temps où les milords s'offraient un frison mêlé de peur et de plaisir en venant s'encanailler au peuple des petites mains et des ouvriers.

Aujourd'hui s'y démène aussi le rockabilly des ingambes ou le slow des impotents. La belle affaire ! Toutes deux enfants des Amériques natives de l'après guerre sont aussi représentantes et héritières des Bals populaires.

 

Regardez ! La chorégraphie de ces duos dit assez l'esprit festif et frondeur du populo. Celui qui se rit de l'autorité comme l'austérité du singe. Celui qui pétille vigoureusement au son mélancolique et cadencé de l'orchestre et plus encore à ceux de l'accordéon et du bandonéon. Un esprit têtu et libertaire qui fait de ces danses des corps, un dialogue mimé, un affrontement ardent et non-violent qui interpelle l'un et répond à l'autre en silence. Alors parfois, l'un défit l'autre ou l'autre s'unit à l'un puis le repousse encore. Ça se fait frottis frotta, l'air de rien, mais toujours les yeux dans les yeux. L'un et l'autre se consument dans le brulant échange du désir retenu et haletant. Une sensualité violente et langoureuse d'un paroxysme vertigineux atteint sous contrôle.

 

De ça comme d'Ellà, j'en suis depuis toujours.

 

Comme elles me pèsent maintenant toutes ces années gâchées où je laissais Ellà au placard pour aller me mentir à mon Baloche chéri déguisé en Poulbot lunaire. J'hallucinais mon genre de croire que je pourrais m'oublier bâillonnée dans un placard.

Mais cette époque eut tout de même du bon puisque j'y ai rencontré ma bayadère des rythmes du soleil. Quelle union que notre couple évoluant seul au monde sur la piste de danse. L'accord était indubitable. On dit qu'il suffit de danser avec quelqu'un pour savoir si l'accord des deux esprits vibreront à l'unisson ou pas. Je l'ai vérifié et c'est vrai. Nous étions aussi complices sur la piste que dans la vie, les plus grands amis du monde. C'est vrai que ça marchait moyen sous la couette mais ça aurait pu si Ellà avait aussi été de la partie. mais seul Lui était présent alors forcément mais rien de grave au fond et vous connaissez l'adage, pour qu'un couple marche, il faut qu'il y en ait un qui aime plus que l'autre.

 

A l'époque j'avais besoin de conquêtes exclusivement féminines et comment faire tomber les filles sinon en homme ? Oui, je plais bien en mec, elles me le disent assez, c'est seulement moi qui ne me plais pas tout à fait. C'est que je me sens incomplète, comme tronquée. C'est handicapant de se sentir bridée et lorsque Lui en moi est le seul autorisé à tenir les rênes, c'est comme si c'était un presque moi inaccompli, un autre que moi, qui s'exprimait alors forcément, je ne suis pas vraiment là et trop souvent largement en deçà de ce que je pourrai donner.

N'avez-vous jamais eu cette impression d'être incorrectement connecté aux autres ? De ne pas être à la bonne place ? De savoir avoir un corps sans vous sentir vraiment synchronisé à ses attributs ? N'avez-vous jamais cette sensation que votre essence, votre âme est ailleurs ? Vous savez, cette sensation que les rares fois où votre identité réelle ose étaler le lot de ses besoins spécifiques, elle se retrouve aux oubliettes l'histoire de se souvenir qu'elle n'a pas le droit à la parole et qu'elle n'est même pas invitée et qu'elle n'a pas sa place nul part.

Intransigeante et violente cette condamnation à l'auto-censure permanente d'autant que ça fait des années que je n'en peux plus de me sentir dissociée mais comment libérer Ellà ?

 

Danser m'a permise d'investir un peu mon enveloppe corporelle masculine et il y a quelques mois, je voulais croire que l'ultime rencontre amoureuse, celle que l'on fait tous un jour, me poserait et me permettrait d'évincer la part de féminité de ce corps d'homme qu'on m'a autoritairement imposé à ma naissance mais maintenant que ma princesse latine m'a sorti de sa vie ça n'a aucun sens de continuer à jouer et de se cacher.

Pour vivre heureux, vivons cachés, encore un adage inflexible et mensongé. Qu'est-ce qu'on peut nous abrutir tout de même !

 

Elle m'a viré, elle a fermé la porte sur nous, elle ne vient plus au Balajo et je crois qu'elle n'y viendra plus. Notre séparation m'a fait au moins gagner ce territoire là.

 

Maintenant que j'ai compris qu'aucune femme ne ferait de moi ce que je ne suis pas, j'innove. Je vais au Balajo comme je suis, c'est-à-dire en fille et j'adore ça. Au fond, être enfin Ellà et pratiquer la musette appartiennent à la même ferveur et respectent le même rite, un rite tout simple qui consiste à s''habiller tout spécialement et de manière clairement sexuée pour aller guincher dans les règles de l'art.

 

Pour les titis, casquette miston et petit foulard arrogant puis gilet court sur pantalon large. Ça cambre le dos et ça fait ressortir un postérieur d'hidalgo. En un mot, un style mauvais garçon à silhouette avantageuse. Pour les petites, béret coloré et foulard aussi pour invariablement annoncer un décolleté plongeant sur une taille cintrée, une jupe droite ou bouffante, des jambes interminables et des chaussures de bal à talons. Du moins, c'est ainsi que moi je me nippe.

Mais en vérité, il n'y a pas de règle absolue, les ahuris d'un soir viennent en basket et les disjonctés déguisés. Tout ce beau monde se mélange gaiement et c'est partie pour une soirée endiablée.

 


8 - Lucifer

 


Je vous ai pris par la main pour vous emmener dans mon fief, le royaume de la Musette. Je vous ai laissé pousser la porte d'entré, promis une soirée inoubliable et puis je vous avais laissé juste à l'entrée.
Vous ne m'en voudrez pas j'espère. Allez ! Maintenant c'est le moment, on y va.
 
Je vous présente le Balajo et ses soirées endiablées, c'est le moins que l'on puisse dire parce qu'on y fait toute sorte de rencontre. Dernièrement par exemple, j'y ai rencontré Lucifer, un personnage très cornu habitué de mon petit paradis. Lorsque par une mégarde de jeune péronnelle je lui ai marché sur la queue, il a voulu m'enfourcher. Je l'admets, même en talon bottine, ça ne se fait pas. Mais faut pas charrier non plus, faut savoir rester calme. De toute façon, je ne suis pas du style à me laisser bousculée par le premier mâle-faisant venu, alors sentant qu'il pouvait me provoquer tant qu'il voulait, je garderai mon calme, il m'a invité à danser. C'était ma java, la bleue alors même pas peur ! J'y suis allée armée de mon petit air pincé de sainte nitouche et de mon déhancher de gourgandine parce qu'il faut toujours prévoir de se défendre au cas où et aussi parce que c'est poilant.
Je peux vous confirmer qu'il danse très bien le mâle-un et aussi qu'il a les mains baladeuses le mâle-appris. Il a fallu que je lui empoigne les miches d'une poigne ferme et virile pour qu'il revienne sur terre et qu'il se concentre un peu. Parce que tout de même, le sautillé cadencé yeux dans les yeux et miche dans les paumes est un art qui mérite un minimum d'attention.
Mais c'est tout de même un monde d'être obligé de faire appel à ma part caricaturale de virilité pour l'obliger à se tenir un minimum. Il faudra tout de même que j'y arrive par moi même parce qu'une femme doit savoir limiter les ardeurs masculines quelles qu'elles soient tout de même.
En tous cas, il a des yeux de braise à se faire damner une péronnelle le mâle-éfique mais on m'a dit que c'est naturel pour Lucifer.

Dés la dernière note de ma Java, ni une ni deux, il a voulu m'entraîner chez les gentlemen l'histoire que je lui défrise le tir bouchon le cochon. J'ai souligné que je n'avais pas fait spécialité charcuterie traiteur et qu'il pouvait se la mettre bien profond dans l'oignon à quoi il a répondu que ça n'était pas de refus le lubrique, le tout en se marrant gras. Ce n’est pas que je veuille absolument jouer les effaroucher mais avec un bougre aussi mal embouché vaut mieux se défendre et s'il ne comprend pas, l'ignorer ! Le mépris il ne supporte pas bel z'et butor alors il a fini par comprendre l'inutilité de ces marivaudages lascifs et comme il a le goût à la musette et que nous étions au Balajo tout de même, il m'a invité poliment et nous sommes repartis danser. Il danse sacrément bien le perd ni cieux mais pas de soucis, je suis à la hauteur et c'est comme ça que nous avons guinché effleuré-collé jusqu'au petit matin.
Ensuite, impossible de se quitter, à la fois grisés l'un de l'autre et d'épuisement, nous avons atterris et sur la banquette de moleskine de la Brasserie Le Bastille. Petit déjeuner et discutions sans queue ni tête jusqu'à pas d'heure devant un croissant-café crème. J'aurai pu commander un strudel fourré aux pommes pour être raccord avec Ève et son long serpent, mais à l'heure des mâtines il paraît que c'est pêcher alors nous avons discuté.
Il était pâle de fatigue, du coup son arrogance perdait sa superbe et laissait percevoir un peu de vulnérabilité et surtout ça faisait ressortir la couleur cœur de fraise offert de ses lèvres, des lèvres pulpeuses et suggestives. Mûres et charnues, elles éveillaient en moi le goût du curare, parce qu'incidemment elles avaient tout de la grenade dégoupillée. J'aimais et j'avais envie d'y croquer.
 
Les banquettes de moleskine, vous connaissez ? Ça colle ! ça colle ! il n'y a guère que les amoureux ou les futurs amants pour s'y sentir bien. Là j'avais à faire à Lucifer dont je portais encore l'emprunte de la poigne sur les hanches et aux creux des reins. Danser toute une nuit menée par ces bras là, ça laisse des traces comme de tendres morsures rouges vifs qui excitent les sens, enflamment le corps et endorment la raison.

Les amoureux sur les banquettes de moleskine au fond n'ont pas grand chose à se dire. Tout passe par les yeux et les mains. Face à face, ils se cherchent et s'esquivent, s'effleurent et se saisissent. Côte à côte ils brulent de s'embrasser franchement des lèvres puis de la langue.
Au fond, les amoureux sur moleskine sont comme des danseurs sur le plateau. Ils parlent sans mots l'éternel langage du désir.
 
Lucifer est venu près de moi et je l'avoue, j'ai glissé ma langue dans sa bouche puis je me suis sauvée une trouille géante au ventre.
 
La vérité toute nue c'est que je ne peux rien lui donner, aucune intimité. C'est le garçon en moi qui l'excite alors que je suis une fille et il ne l'a pas compris. Il rêve de mettre un homme dans son lit alors que je rêve d'être une femme dans ses bras. Il me croit homme aguerrir au sexe entre garçons mais je suis seulement une jeune vierge effarouchée condamnée à la chasteté. Il est tellement loin de tout ça que je ne pourrai même pas lui expliquer. Mais rien de grave, j'ai l'habitude.
Chercher l'homme qui devinerait, qui comprendrait ? Je doute qu'il existe ou même qu'il soit déjà né le mâle idéal qui cueillera ma fleur. La vérité est que les rares qui m'ont approchés convoitaient un trophée exotique mais personnellement, je ne fais ni dans le ramasse poussière, ni dans la femme objet.
 
Mais revenons au tentateur. Lucifer, c'est juste son blaze pour ses sorties hors norme. Ça lui vient des costumes moulants, sexys cornus et bombés, en un mot licencieux qu'il enfile pour sortir et vous verriez le travail, il a la beauté provocante et l'esprit luxurieux du diable.
Habituellement, il est aveugle, sourd c'est à dire insupportable avec le gente féminine mais moi je suis privilégiée, forcément.

Il m'appelle régulièrement, me promet d'être sage, j'y retourne et on s'embrasse.
Pulsations de désir hardiment cadencée en une java infernale. Aussi je ne l'emmène jamais chez moi et nous n'allons jamais chez lui.
Je m'y cramponne à ma salle de bal et je m'y colle fort à la moleskine.
Une fois pourtant il m'a proposé une sortie atypique. Vous devez connaître, un long défilé très gai qui part de la République. J'y suis allée l'histoire de le voir jeter ses malédictions.
 
Devinez en quoi j'étais déguisée ? Ben oui, c'était l'occasion ! En Cupidon naturellement, mais non je rigole, un Cupidon c'est carrément déplacé pour nous. Je n'ai pas cette hypocrisie moi.

Alors à votre avis, mon déguisement ? Vous donnez votre langue au diable? Oui justement celui qui défilait à mon côté pour cette promenade là. En bien j'étais en petit chaperon rouge façon star américaine peroxydée, surexcitée, quasi déjantée et passablement effeuillée. J'avais chaussé des talons sur dimensionnés, gainé mes jambes de bas rouge et mes cuisses d'un porte jarretelle sur lesquels glissait à peine une jupe d'écolière mini mini à carreaux rouges. Une capeline rouge à capuche cachait peu de chose de mon décolleté que venaient parfois fouetter mes longues couettes attachées haut par un élastique cerise. Pendait à mon bras un panier d'osier rempli de bonbons que je jetais aux badauds pour les consoler du spectacle Ce jour là, je me voulais exaspérante et mimi toute à la fois, en un mot fin prête à être croquée par le grand méchant loup. D'ailleurs, je l'ai rencontré. C'est un petit gars bien craquant et assez virtuose dans son genre, du style qui vous dessape d'un regard. Il s'appelle Luis.
 
Luis ? Ben oui, il y en a qui ont fait les mêmes associations d'idée que moi. Faut-il vraiment que vous explique ?
 
Il ne pouvait pas s'appeler Elles vu que contrairement à ce qu'avancent les mauvaises langues, il est seul à l'intérieur et que ça fait longtemps qu'il sait qu'il n'est pas une fille. Alors il a tout du mec mais en jeunot, un petit mec qui n'a pas encore atteint la trentaine et pourtant il pourrait m'en apprendre. Je dois avoir au moins dix ans de plus mais pour ce qui est de la détermination, il pourrait me faire la leçon parce que vraiment la mienne ne lui arrive pas à la cheville.
Luis est un mec et je suis une fille mais Luis me ressemble en mieux. Ce sont les mêmes chuchotis qui lui ont inspirés la même réaction et lui ont fait choisir son nouveau nom de baptême qu'il porte également sur ses papiers d'identité.
Malgré sa jeunesse, il n'est plus un enfant. Luis a du cran, il s'est fait opérer.

 

 

9 - Le bon moment

 


Tout le monde appartient à un genre et certains ont l'intime conviction d'être d'un genre différent de celui qu'il s'est vu assigner.
Est-ce discutable ? Ben non ou alors il va vous falloir assumer aussi la dose de mépris et d'intolérance qui va avec le refus de la différence.
Tant que nous tentons de faire cohabiter "il" et "elle", il faut vivre en répondant aux exigences des deux genres. Est-ce possible de l'assumer ? Pour soi parfois oui. Est-ce facile ? Jamais ! Et pour les proches le chemin est plus difficile et pour la personne qui nous aime bien plus rude encore.

Malgré son jeune âge, Luis a choisi et c'est pour ça qu'il m'épate et me fascine tellement que j'ai tenté, le papillonnage des paupières, les regards par en dessous, autant de signes d'une émotion intéressée mais il m'a tout de suite arrêté. Il me l'a expliqué, lui et moi c'est impossible.
Il dit que c'est moins lui qui m'attire que ce qu'il représente.
Il dit que je ne peux pas l'aimer parce que je ne sais pas qui il est vraiment.
Il dit que je ne pourrai pas le comprendre tant que je ne serai pas arrivée au même niveau d'évolution personnelle que lui.
Il dit que ma recherche d'identité est au stade de l'hésitation, que je n'ai pas encore vraiment décidée si j'étais une femme ou pas.
Il dit que c'est entre le fantasme de devenir et être vraiment que se mesure notre différence.
Il dit qu'il n'est plus « celui qui hésite » mais « celui qui est » et que cette différence là fait tous le malentendu et que ce malentendu est insurmontable.
Tout ce qu'il dit résonne et résonnera en moi comme le martèlement primitif d'un tambour implacable. Il me ramène violemment à l'origine de mes maux, à l'essentiel.
C'est clair, le rythme du tambour l'incruste dans ma tête, aucune chance que ça marche entre nous, aucune chance simplement parce que nous ne sommes pas en symbiose, pas encore, simplement parce que ce n'est n'est pas le bon moment.

Le bon moment pour comprendre qui l'on est vraiment, qui sont nos proches, le bon moment pour l'accepter, je me demande s'il arrivera un jour ?

Enfant, il y a les parents qui se rendent tout de suite compte que quelque chose cloche, quelque chose qui sera un problème et il y a ceux qui s'en rendent compte les derniers, seulement lorsqu'on leur met la réalité de force sous le nez.

Mes parents voyaient tout sans pourtant s'interroger ou s'affoler des conséquences c'est pourquoi il était impossible pour eux de s'en offusquer. Enfant, je fouillais l'armoire de ma mère. Chausser ses talons de guincheuse, jucher ses immenses bérets rouge-cœur sur ma tête, cambrer les reins sous la ceinture de ses jupes et adopter l'air délurée de jeune femme canaille qu'impose la java me procurait une émotion puis un bien-être intenses et voluptueux déjà.
Notre appartement n'était pas grand et lorsque mes parents me surprenaient, ils riaient de bon cœur en me déshabillant. Ma mère esclaffait en m'expliquant que si les femmes avaient conquis le droit de raccourcir leur jupes et de mettre des pantalons, les hommes ne s'étaient jamais battus pour celui de porter des fanfreluches.
- Attend d'être grand mon fils, et tu pourras lancer cette révolution là !

Et mon paternel ajoutait.
- Allons, s'il met tes tenues de gala, c'est que lui aussi à le goût du Baloche. Il faudra bien l'initier un jour, c'est peut-être le moment.

Et puis, ils se décidèrent. C'est comme ça, qu'avant même l'âge de la puberté, sous le patronage éclairé de mes parents, j'appris les pas chaloupés et passionnés de la musette. Mon père m'expliquait les différentes passes et effets masculins en me guidant comme sa cavalière puis je pratiquais ensuite en conduisant ma mère. C'est ainsi que sans réaliser vraiment ce qu'ils faisaient, ils m'enseignaient pour ma plus grande joie les deux manières.
Bientôt et pour récompenser mon application, ils m'emmenèrent choisir dans les boutiques du faubourg le foulard décidé, le gilet et les pantalons seyant que tout charmant miston se doit de porter. Mes parents étaient tellement fiers de me voir pratiquer avec autant de facilité et d'entrain leur passion que je m'appliquais facilement, avec je l'avoue une coquetterie déjà toute féminine, à adopter fièrement ces nippes de prince.

J'ai toujours senti qu'ils accepteraient mon 'identité féminine si un jour je le leur demandais et étrangement, je pense que c'est cette conviction qui a relativisé et retardé la nécessité de la laisser s'exprimer publiquement. Je sais que je peux leur en parler et le moment venu, je le ferai.

Le truc à attraper des sueurs froides, le truc vraiment délicat, c'est de trouver le bon moment pour en parler à la personne que l'on aime. L'idéal serait de démarrer une relation amoureuse uniquement si l'autre le sait mais ne nous voilons pas la face, c'est tout simplement irréaliste. Nous évoluons chacune à notre rythme et successivement sous une double apparence dont la plus intégrée et la plus commode pour rencontrer l'autre, singe assez bien celle de nos papiers d'identité. C'est sous cette apparence qui nous faisons des connaissances. Et en plus, pour moi qui vais aisément vers les femmes, c'est évidemment en garçon que je les approche le plus facilement et seulement en garçon que je les fais craquer. Et oui, toutes mes conquêtes, et celle qui m'a dorénavant interdit son jardin n'échappe pas à la règle, toutes mes conquêtes sont clairement estampillées hétérosexuelles.
D'ailleurs à propos d'estampillage, ne faites pas comme mon impétueuse ne me demandez pas de définir ma sexualité avec vos mots. Je ne suis ni hétéro, ni homo, ni bi, je ne peux l'être puisque ma différence, mon identité intime échappe forcément à vos repères. Je l’admets, je suis hors norme. Je sais juste que c'est seulement les femmes que je laisse m'approcher. Pourquoi, parce que je les aime d'un amour éperdu. Ceux qui me connaissent bien disent que je les aime tellement et depuis si longtemps que ça a dû influencer le développement psychique de mes jeunes années.
A y réfléchir, je me demande quel enfant n'a pas voulu devenir le héros qu'il admire le plus ? Que ces héros s'appellent Charmant ou Princesse, les enfants veulent tous ressembler à un modèle. Enfant, c'était les héroïnes qui me fascinaient alors comment ne pas vouloir devenir comme elles ?
En même temps, je ne fus pas le seul petit garçon à préférer les princesses et tous ceux qui les aiment depuis l'enfance ne se sentent pas féminines pour autant. Est-ce tout de même un début d'explication? J'en doute, c'est bien trop réducteur.
 
Aucun doute, les femmes m'attirent et me fascinent. Particulièrement celles qui pratiquent l'égalité et le partage plutôt que la prise de pouvoir. Rien de violent dans leurs gestes amoureux, aucun abordage pirate, aucune prise d'ascendance, bien au contraire. C'est elles qu'elles offrent et lorsque que je les sens doucement se pâmer je ne peux résister à les serrer un peu. Alors avant d'aboutir, chaque élan du corps ébauché accuse comme une sorte de retenue. Une retenue qui est une demande de permission timide et troublante.

Puis-je t'embrasser ? Interrogent silencieusement leurs lèvres avant de se poser. Puis-je te toucher ? Questionnent leurs mains tremblantes avant de caresser, Puis-je t'enlacer ? S'inquiètent tremblants leurs embrassements. Ils sont pourtant si doux, si enveloppants.
C'est cette retenue toute féminine et l'enchantement des prémices qui libèrent ma tendresse et ma sensualité et alors, je me laisse aller. C'est seulement après, dans l'intimité exacerbée que les choses se compliquent.
Lorsqu'une parmi toutes me fascine, je la trouve belle et j'aime être avec elle. Je la laisse me toucher et laisse nos tendres effusions se transformer en épanchements sexuels. Arrivée là, je ne dis pas que c'est désagréable mais pour moi, c'est le moment où ça devient un peu mécanique. Même si je laisse l'initiative, elle m'aborde systématiquement comme un mec et pour leur donner ce qu'elle désire, je suis obligée de jouer l'homme viril.
On dit que les femmes font plus l'amour avec leur imaginaire qu'avec leur corps. On dit que ce sont les sentiments plus que la technique qui les transportent. C'est bien mon cas mais le problème est que mon imaginaire ne colle pas avec mes attributs sexuels. Alors même si techniquement ça marche, au final, à cause de la nécessité qu'impliquent mes rapports avec elle, je ne suis jamais moi parce qu'en réalité, je parodie les gestes d'un autre. Au final, pas d'apothéose parce qu'au final, pour moi c'est frustrant et assez superficiel.

La vérité c'est que je suis comme une toute jeune fille inexpérimentée qui serait obligée de mimer la virilité d'un homme adulte pour satisfaire sa partenaire.
 
Lorsque j'étais jeune la mécanique du plaisir donnait un peu le change mais plus je vieillis et plus ce théâtre me pèse. Ce n'est pas moi ce personnage là et pourtant j'ai laissé la tendresse allez jusqu'au sexe. Mais je ne peux ni donner ni recevoir et je me retrouve piégée à mon propre piège.
Je vous entends penser d'ici, vous vous demandez pourquoi je n'ai pas tenté l'homosexualité, faute d'être la solution, elle pourrait être un moyen terme. Mais vous n'avez rien compris !
J'ai encore moins envie d'être un mec avec un mec parce que c'est d'être la nana de quelqu'un qui me brancherait. Je le sais, bientôt il me sera impossible de donner et de recevoir les gestes d'amour que j'attends. Alors que faire ? Me débarrasser des mes attributs masculins ? J'y songe très fort et de plus en plus souvent mais il faudrait renoncer à ma descendance. Comment choisir ? Comment décider ? Quand viendra le bon moment ?

 

 

10 – Conte et légende



Il était une fois une princesse et un prince qui s'aimaient d'un amour pur et sincère.
La princesse n'était pas une princesse ordinaire parce qu'elle avait un talent extraordinaire. Lorsqu'elle dansait, c'était avec une grâce et une légèreté tellement aériennes que les papillons eux-mêmes venaient l'admirer et prendre conseil auprès d'elle.
Son talent était d'autant plus apprécié dans le royaume car les papillons y étaient signe d'abondance et de paix et ils figuraient même sur le blason officiel.

Le prince n'était pas un prince ordinaire parce qu'il avait également un talent extraordinaire. Il avait un goût délicat et très sûr pour les robes et les fanfreluches de princesses au point que lorsqu'il les portait, il devenait princesse à son tour. Mais dans ce royaume, un prince capable de devenir princesse était signe de conflit et de guerre alors il était interdit que les princes s'habillent en robe, même en robe de simple paysanne, et comme le roi qui avait fait voter cette loi était aussi le père de la princesse, et comme le prince ne voulait pas perdre la princesse, le prince n'avait jamais avoué qu'il avait ce talent là.

La bonne fée, la marraine du prince qui le guidait, l'éduquait et le protégeait depuis le berceau, lui avait expliqué lorsqu'il était encore tout petit, que laisser les autres découvrir son talent le mettrait en grand danger et qu'il fallait a tout prix qu'il le garde secret.
Comme le prince était très jeune et qu'il était difficile pour lui de garder un secret puisqu'il ne comprenait pas vraiment ce qu'était un secret, pour l'aider, elle avait fait apparaître un petit lutin rose, visible aux seuls yeux du prince, un petit lutin rose qui était son secret personnifié. Le prince fut heureux de voir enfin son secret en la personne du petit lutin rose surtout qu'il pouvait rire et jouer avec lui comme avec un ami imaginaire et il le garda toujours près de lui sans jamais révéler sa présence à personne. Il faut dire que son secret lui faisait une sacrée compagnie, très agréable et rassurante aussi.
Sa marraine la bonne fée lui fit également un autre présent, elle lui offrit une malle magique pour ranger ses robes de princesse qui apparaissait seulement au prince et restait invisible aux yeux du monde. Il suffisait qu'il prononce la formule magique «rose et bonbon pour une rose des vents» pour que la malle magique se matérialise.
Lorsqu'il fut en âge de comprendre, la bonne fée lui expliqua que tout talent est conçu pour faire rêver, que rêver était ce qui rendait les humains meilleurs et qu'à ce titre, tout talent était une bénédiction. Elle lui expliqua aussi que pour tout talent existe un royaume fait pour lui et elle insista pour qu'il prenne grand soin de son don et pour qu'il le cultive et le fasse grandir pour être prêt à le dévoiler au grand jour, lorsque tu serais grand.
- Lorsque tu seras grand, lui expliqua t'elle, tu partiras de part le monde, quérir le royaume où ton talent est attendu et pour lequel il sera un trésor.

Mais, à l'adolescence, le prince et la princesse s'étaient épris l'un de l'autre au premier regard. Alors, au lieu de partir à la recherche du royaume favorable à son talent, le prince décida de rester.

La bonne fée le mis en garde.

- Prince, il te faut avouer ton talent à ta princesse ou ton cœur s'ouvrira aux malédictions des mauvaises fées qui n'attendent qu'une faiblesse de ta part pour venir salir ton âme et souiller celle de ton aimée. Mais le prince avait bien trop peur de perdre l'amour de sa belle et plutôt que d'écouter sa bonne fée, il décida de garder son secret.

Le prince et la princesse firent bientôt vœu d'amour éternel et s'engagèrent à s'épouser. Les années de fiançailles passées, vient le moment de préparer les noces. L'amour du prince et de la princesse grandissait chaque jour d'avantage. Ils faisaient des projets d'avenir merveilleux imaginant la descendance nombreuse et heureuse que leur amour engendrerait.
Mais, plus la date du mariage approchait, et plus le prince se sentait malheureux. Malgré les conseils de sa bonne fée, il n'avait toujours pas osé avouer ni montrer à sa princesse son secret. Le petit lutin rose se sentant malheureux aussi et devenait de plus en plus exigeant, capricieux et colérique. Plus le prince attendait pour révéler son secret à sa princesse et plus il avait besoin de s'enfermer avec le petit lutin rose, d'appeler la malle magique et de vêtir ses plus beaux atours de princesse pour calmer le lutin rose et gagner quelques instants de tranquillité.

Mais somptueusement revêtu des ses atours de princesse, en se regardant dans la glace, il pensait à sa fiancé. Comme il aurait aimé être aussi belle qu'elle, comme il se sentait malheureux de lui mentir et surtout comme son mensonge était indigne de leur amour. Il pensait aussi à sa marraine, la douce fée qui l'avait écouté et guidé avec sagesse et bienveillance toutes ces années et qui lui avait expliqué les règles de la vie.

- Ainsi, lui avait-elle dit, alors que l'honnêteté est toujours récompensée, la fourberie et le mensonge sont toujours punis. Il en est de même pour le courage et la couardise et pour les autres qualités et les autres défauts aussi. La récompense et la punition, avait-elle ajouté, sont toujours extraordinaires dans nos royaumes.

Le prince sentait qu'en cachant sa vérité, il exposait son amour à un terrible danger et surtout qu'il mettait sa princesse en puéril. De plus en plus souvent la nuit dans ses cauchemars, il entendait le rire cruel des mauvaises fées qui lui soufflaient de se marier très vite et de se marier dans le mensonge car alors elles pourraient lancer le mauvais sort qui attendait sa belle.

- Épouse ta princesse sans dévoiler l'existence de ton petit lutin rose et ton petit lutin rose sera emprisonné pour toujours dans une prison dont ta princesse deviendra la gardienne.

Le prince le savait, les princesses qui sont condamnées à garder un secret qu'elles ignorent s'étiolent et se meurent pour laisser place à un dragon, une horrible mégère seule capable de garder enfermer sous les verrous un petit lutin rose exigeant et capricieux car délicieusement vivant et épris de liberté.

C'est ce mauvais sort qui empoisonnera sa princesse, ferait d'elle une mégère et finirait par tuer leur amour. Il entendait les mauvaises fées continuer de le menacer dans la nuit.

- Ne lui dit rien et plutôt que maitresse des papillons-danseurs, elle se transformera en gardienne de ton secret. Une gardienne innocente mais implacable. Sers-toi de son amour pour fabriquer la geôle de ton secret et ton secret deviendra celui qui détruira vos destinées et votre amour.



Mon aimée, ma princesse, mon adorée,
Je t'écris car il fallait que je te raconte cette histoire. Tu l'as compris, cette histoire c'est la mienne et c'est aussi la notre. Mon petit lutin rose s'appelle Ellà, comme le papillon latino en toi, elle est ce que je suis de mieux.
Je t'aime, tout en moi t'aime et Ellà aussi.

Je ne l'ai pas compris sur le moment, mais je savais que c'était un acte manqué. Maintenant, je sais que je ne pouvais pas laisser m'engager et m'installer avec toi sans te parler d'Ellà. Je suis Ellà, aussi et je t'aime. Je n'arrivais pas à t'en parler ni à te la montrer alors je l'ai montré à ceux qui t'en parleraient. Sans vraiment m'en rendre compte, c'est le moyen que j'ai choisi d'utiliser pour que tu l'apprennes. C'était un moyen peu glorieux et malhonnête mais comme je n'arrivais pas à te le dire, c'est celui que j'ai trouvé et tu voies, ça a marché. Tu as su et tu m'as chassé.
Je ne te fais pas de reproche, je comprends ta colère. Tu as dû te sentir trompée pire que si j'avais aimé une autre femme parce que la femme, celle dont tu ne connaissais rien était là, juste en moi et que je ne te l'avais jamais montré.
Mais, depuis toi, depuis nous je suis perdue. J'utilise le féminin pour que tu comprennes que tout en moi est perdu. Moi Ellà, celle que je voudrais que tu apprennes à connaître et à aimer, est là bien vivante et presque libre. J'ai cherché mes repères et pris mes marques. J'ai cherché l'amour aussi et puis je me suis rendue compte que mes pensées reviennent toujours vers toi.

Notre histoire s'est arrêtée trop brutalement, je sais qu'elle n'est pas finie. Peut-être que pour toi non plus mon amour. J'ai compris que nous deux ça ne pouvais pas s'arrêter comme ça, sur un acte manqué. Un acte manqué qui était en réalité un acte d'amour. Nous deux ça commence maintenant, juste maintenant que j'ai le courage de ne plus rien te cacher, maintenant que tu peux voir qui je suis vraiment.

Mon aimée, ma princesse, mon adorée,
Je ne sais pas où nous mènera notre histoire ni le temps qu'elle durera mais je veux qu'elle reprenne son cours. C'est trop tôt pour arrêter, trop tôt ou trop tard, nous venons à peine de la commencer et je t'aime tellement. Nous avons tant à partager.
Je t'aime, c'est là gravé comme une évidence en moi, je ne peux rien y faire, je t'aime.
Il faut que tu saches que je t'aime depuis toujours et que je t'aimerai toujours. Il faut que tu saches que je t'attends et quelque soit ton choix, je t'attendrai toujours.

 

 

11 – Triangulaire


Elle m'a répondu.
Elle m'a écrit qu'elle voulait ma permission, celle de venir à ma rencontre.
Elle m'a écrit qu'il fallait qu'elle me voie pour me parler.
Elle m'a écrit que tout est différent maintenant pour elle et qu'il faut qu'elle m'explique.

J'ai dit oui, j'attends mais j'ai dit oui à la condition que ce soit bien moi, Ellà la seule, l'unique qu'elle veuille voir. Elle a précisé que c'était bien ça, que c'était bien moi qu'elle voulait alors j'ai dit oui et j'ai attendu.
Elle s'est pointée ce samedi soir au Balajo dans sa tenue de bal rouge coquelicot. Elle a un peu maigri, je la connais, si elle est si mince c'est qu'elle est amoureuse ma Sylphide. C'est comme ça, amoureuse elle picore plutôt que manger. Moi je la préfère plantureuse, ça ajoute de la grâce à ses jolies formes et à ses jolis gestes de danseuse et puis lorsqu'elle est aimée et sûre d'elle, elle est pleine de gourmandise pour la vie.

Elle m'a invité à danser. Étonnée et ravie, j'ai accepté et me suis laissée guidée.
Tous les regards étaient sur nous, mais rien à carrer ! Nous avons glissé sur la piste dans les bras l'une de l'autre et pour la première fois j'ai eu l'impression de décoller et de monter haut, très haut, tout là haut, au sommet avec elle.

Dans un coin Lucifer toujours fidèle à lui-même, jouait les malins en multipliant les provocations agressives tout en faisant comme s'il ne me voyait pas. Je n'ai rien dit. Au bout d'un moment, lassé de sa comédie, il m'a souris tristement interrogatif. Nous avons juste échangé un regard amoureux et complice et puis je lui ai adressé un geste d'apaisement qui a suffi pour le libérer et il s'est sauvé.

Dans les bras de ma Carmen, j'étais heureuse, grisée et mélancolique aussi. Elle l'a senti et elle m'a embrassée, là en public. Époustouflée par son geste, j'ai encore glissée et pourtant, j'eus encore une pensée pour Lucifer, pour ce que nous aurions pu vivre ensemble et à cet instant une partie de moi hésitait encore entre la java et le tango, entre elle et lui, entre mon ange et mon démon.
 
Au petit matin, main dans la main nous nous sommes posées l'une à côté de l'autre sur la banquette de la brasserie Le Bastille.
Les filles causent alors elle a raconté.
Son dégout d'avoir cédé à la peur, celle de perdre ses élèves et les revenus lucratifs de sa petite entreprise.
Son dégout d'avoir cédé à l'influence des biens pensants en les laissant lui dicter ses actes.
Son dégout d'avoir pu laisser des inconnus influer sur ses sentiments et sur sa vie.
Son dégout d'elle même surtout, celui de m'avoir rejetée, d'avoir sacrifié notre amour.

Elle a tout largué de Compiègne, ses clients, son école et son logement. Elle m'a dit son retour à Paname. Elle m'a dit que c'était pour moi, pour être près de moi si je voulais encore d'elle.
Si elle est revenue c'est pour prendre un nouveau départ parce qu'elle veut tout ré-inventer de l'amour, des gestes du désir jusqu'à la saveur de notre vie. Elle veut bâtir un quotidien inédit où tout serait à construire à deux. où nous avancerons en aveugle mais ensemble avec une farouche adhésion à mon identité bien sûr mais aussi, et ça aussi elle l'a pigé, une inévitable évolution personnelle, la sienne.
Elle a tout compris et tout anticipé ! Elle dit qu'il est impossible d'être ma compagne sans que chacune d'entre nous évolue parce que faire ce choix, c'est d'abord accepter de remettre en question nos repères habituels pour en fabriquer de nouveaux. C'est pour ça qu'il en découle inévitablement une vision différente de la vie. Choisir d'assumer notre histoire au grand jour c'est choisir d'apprendre, de comprendre et surtout de grandir.

Nous étions assises sur les banquettes de moleskine et je voulais l'embrasser mais non pas ici, alors je l'ai entrainée par les petites rues endormies. Comme deux gamines amoureuses, nous gambadions de joie et d'amour dans le petit matin. Nos cœurs battaient la chamade et c'est un peu essoufflées que nous sommes arrivées sous les arcades désertes de la place des Vosges.
Malgré notre chahut et nos rires, j'eus alors comme un éblouissement suivit d'un étourdissement. Pour que je retrouve mon souffle elle m'entraina doucement pour m'adosser contre l'un des piliers de pierres claires.
Reprenant mon souffle, je continuais de me laisser submerger par l'émotion. Émerveillée, je suivais du regard les rayons rasants du soleil levant qui enflammaient la place en se faufilant jusque sous la voute. Levant les yeux, je vis que même là-haut, les arcs de pierres structuraient d'incarnat un ciel de brique rouge.
Le soleil montant doucement, bientôt la place, les arcades et la robe de mon enivrant pavot baignèrent dans un vermillon flamboyant qui endormit ma raison et lorsque le phénix déploya ses ailes dans ma tête, je reçu le message de la lumière et des pierres et compris leur minérale leçon.

Dans un mouvement mesuré et gracieux, chaque cintre de pierre exécute un mouvement identique d'une symétrie parfaite qui lui permet de rejoindre son autre juste là, au point d'équilibre. Un même élan et une même force, l'un parcoure la moitié du chemin qui lui permet de rejoindre l'autre au bon endroit, juste au mitant du lit des briques de la voute qu'ils structurent et portent ensemble, lui garantissant ainsi beauté et solidité. Les seules qualités capables de vaincre la médiocrité et l'usure du temps.

Maintenant, je voyais le cheminement de notre amour comme je voyais le cheminement des arcs de pierre. Puis vient comme une révélation que cette lumineuse aurore était celle de notre renaissance. Elle me regardait aussi et se saisit de mon trouble.

- Je l'ai entendu ton soupir rentré me chuchota t'elle. Je tremblais un peu.

Alors, sans pourtant m'enlacer, son corps vint épouser le mien me poussant plus fermement contre le pilier. Nous mêlâmes nos lèvres, son rouge baisé et mon rouge pulsation. Deux femmes et un baiser soit bien plus que je n'aurai rêvé et aussi, chaudes et gourmandes, sur mon ventre de pucelle instruite ses mains d'amazone qui dansaient. Je tremblais et m'interrogeais aussi.

Qu'allons-nous faire ma compagne, ma complice ? Qu'allons-nous devenir mon amour, mon amante? Qu’adviendra-t-il de notre audace?

 

 

 

oOo

 

 


 

 

 

 


Sonia Yezid, 2010

Par Bafouillages.over-blog.com - Publié dans : Nouvelles
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Lundi 8 mars 2010 1 08 /03 /Mars /2010 15:04

Clara, pile et face.

Récit de Sonia Yezid, 2010



Clara ne titube pas, il ne lui viendrait même pas à l’esprit de bouger.

Clara ne pense pas, et c’est bien ce qu’elle voulait.

Clara ne voit pas, elle a allumé la télé.

Quelques fois, elle se dit que c’est du goût dont elle a besoin. Alors elle croit qu’elle aime boire comme un gourmet aime manger. D’autre fois elle sait qu’elle veut juste s’assommer et même ce serait tellement bien, finir par s’endormir.

Clara ne boit pas pour danser et pour rire. Elle boit pour s’annuler, comme pour ne plus respirer. Mais elle ne sait pas vraiment boire car il lui arrive encore de perdre le contrôle d’elle-même, hors elle n’aime pas être saoule.

Le problème lorsqu’on est saoule, n’est ce par Clara, c’est que l’on ne contrôle pas ses pensées. Le problème en fait est que saoule, Clara pense et justement, Clara boit pour ne pas penser.

Aussi, doucement, insidieusement, pour ne jamais être saoule, ni même gaie mais juste légèrement grisée, elle apprend à boire juste suffisamment lentement et suffisamment assez pour atteindre et entretenir cet état hybride et merveilleux, comme figé entre l’éveil et le sommeil dans lequel je la serre de près et l’entoure de mon aile protectrice. Je l’aide à garder suffisamment le contrôle pour qu’elle sache se dicter comment ne pas penser en laissant agir l’antalgique de l’alcool qui rend cet effort d’obéissance anodin. Puis elle cesse de reconnaitre qu’elle respire et ça la satisfait. Et si elle réussi à s’endormir pour ne s’éveiller qu’au petit matin, alors elle a le sentiment d’avoir gagné.

Clara sait que c’est vrai et puis que c’est faux. Elle n’a rien gagné. Mais Clara plus que le vin aime ne pas penser et ne pas sentir l’effort que ça suppose. Alors elle glisse dans l’alcool et je glisse sur elle.

Clara se veut en deçà des choses, de ses propres petites affaires surtout.
Elle veut bien assurer dans la vie mais elle ne veut pas vivre.

Clara pourtant est ma plus belle conquête, elle déteste que je le lui chuchote, alors j’essaie de me taire.

Clara connait un type qui s’appelle Victor. Il est amoureux mais surtout il l’aime. De temps en temps, lorsqu’ils sont ensembles, Victor commence ses phrases par :
- Il faudrait que...
- Tu devrais…
- Et si tu faisais…
Alors pour le faire taire, toute la ferme y passe.
- Tu me fais braire, répond Clara. – Tu me débectes avec tes grands discours.

Elle ajouterait bien :
-Vas traire tes vaches Dindon ! t’as le gloussement limite et le glapissement à fuir et puis franchement tu frises cliniquement le bouc, endive encrotinée.

Mais elle ne le fait pas, un peu parce qu’elle n’est pas méchante, mais surtout parce qu’elle a la flemme. Et là, je suis avec elle.

Après ça, une petite flamme reste allumée dans ses yeux. Une petite flamme que Victor aime beaucoup et qu’il estime être sa récompense.

Victor est comme beaucoup d’homme, il est victorieux. Du moins c’est ce qu’il veut. Victor veut, pour ça il est très fort, et surtout il veut être pour Clara. Quelques fois une pensée rassurante, celle de la fragilité de Clara laisse naître sur son visage un tendre sourire. D’autres fois c’est le souvenir de l’obstination de Clara, cette détermination qui la tuera un jour, qui lui rappelle que ça ne peut être si simple.

Il le sait, elle l’aime bien. Si seulement elle pouvait être moins triste pense t-il.

Victor et Clara sont entre deux eaux. Ils ne s’estiment ni jeunes, ni vieux. Victor se souvient vaguement de ses vingt ans et se sent peu concerné par les « trente et quelque chose » qui sont ceux de sa génération. Aussi, il ne parle de rien concernant son enfance sans réaliser qu’il se tait aussi sur son avenir.

Clara déteste ses vingt ans mais ne peut s’empêcher d’y penser avec une certaine nostalgie qui finit de l’excéder. Pour ce qui est des autres, les plus de quarante, comme Victor, elle les considère comme habitants d’un autre monde inabordable, celui des parents, où perdure l’état d’enfance dont elle voudrait bien occulter jusqu’à l’essence des souvenirs.

Comme ils sont de cet âge en mutation où leurs projets devraient commencer à se concrétiser, qu’ils n’ont rien voulu faire et qu’ils ont oublié ceux leur vingt ans, on peut dire qu’ils ne sont pas aidés. Et puis trente ans, c’est l’âge du silence. A vingt ans on exige, à quarante ont commence à se donner en exemple, mais à trente, milieu de tout ce bruit, on finit par bailler d’ennui, par se boucher les oreilles et par se taire. De plus, Clara et Victor sont de cette génération percluse d’égocentrisme où les autres n’existent que dans leur individualité. Rencontrer l’autre nécessite un minimum d’énergie, de toute façon limitée, qui permet peu de rencontre et si Victor et Clara se regardent, ça leur en prend pas mal.

Lorsqu’elle redevient silencieuse, je suis là et lui souffle ce message.

Clara, oublie les mots, vaque à des occupations solitaires, regardes toi dans les miroirs. Dans leur tain je t’effleure, t’embrasse presque. Ton reflet est ton avenir, il te montre celle dont tu n’auras plus à parler, une beauté parfaite, l’idéal de toi-même. Ton reflet est comme toi lorsque tu bois ma pudique, même si tu hurles il garde le silence.

 

Bien qu’ils s’en défendent, depuis l’enfance, Victor et Clara passent leur vie à se chercher.
Ils sont même allez jusqu’à se toucher dans l’espoir de se rapprocher et je dois admettre que ce fût une bonne idée puisque ça m’a permis d’être là. Je suis le fruit de leur amour charnel. L’amour charnel ! Les grands mammifères ont besoins de ça pour canaliser leurs émotions pensent-ils.

Clara est ma force, elle a cessé de vouloir les corps, Victor loin derrière continu de se laisser saisir de manière particulière par son besoin de Clara. Aussi, placidement, je l’observe s’émouvoir et trembler. Et si sur la main posée de Clara une perle de pluie scintille, avide il brûle de la happer de sa bouche desséchée, moins pour la goutte pure de fraîcheur contenue que pour libérer l’ardente chaleur de son désir sur l’innocence rédemptrice de sa peau. Je sais que c’est une première houle, un nouveau cri, un défi lancé à l’avenir. Mais, il ne bouge pas parce qu’il n’y a pas de signe.

C’est bien, il n’a pas vu qu’en choisissant l’immobilité il favoriserait l’absence. Pourtant il aurait pu lui dire :
- Murmure, murmure mon amour, souviens-toi ! Lance le murmure du bruissement des milliers de feuilles dans le foisonnement des arbres.
Mais il ne connaît rien au vent et reste dans les feintes glaciales du jeu des sentiments.

Clara tiens de son père l’amour des paysages qui l’a conduite à collectionner et à voyager. Elle s’encombre uniquement d’images figuratives, de cartes postales et de certains prospectus d’agence de voyage qui lui donnent, lui semble t-il, des clichés concrets de la vie. Dans les paysages, elle ne cherche ni l’insolite, ni l’exotisme mais plutôt une expérience personnelle, une leçon, qui lui donnerait une vision réaliste de sa vie et peut-être justifierait celle des autres. Pour fabriquer et solidifier ces visions, elle voyage dans les pays qui lui semblent culturellement proches car un total dépaysement ne saurait lui faire vivre la forme de sublimation consciente d’elle-même qu’elle recherche.
Elle ne veut pas être ailleurs mais seulement être comme décalée pour observer et comprendre ses propres émotions, pour voyager en elle-même et trouver cette part d’humanité dont elle a si souvent entendue parler, et ainsi comprendre la part des autres.

Dans la vie de tous les jours elle se déteste, et en voyage c’est pire encore mais au moins ça l’intéresse et d’une certaine manière elle est moins triste.

J’aime qu’elle voyage puisque c’est comme ça qu’elle m’a rencontré et laissé l’habiter. Depuis, elle aime le vent et en recherche inévitablement son langage familier pour m’écouter.

Pour comprendre, Clara va toujours vers le centre. Ainsi, étourdie par la sensualité musicale de Mozart, l’impulsion morbide de Poe et un souvenir de Victor, elle avait fait solitairement le voyage vers le centre de l’Europe et s’était retrouvée après une escale à Vienne dans ma bonne ville de Prague.
C'était fait, elle avait accompli le rite nécessaire à notre rencontre et à l’amour du vent.

Comprenez-moi, Paris, Vienne et Prague sont les trois villes. Écoutez, regardez, compulser ce qu’ils disent tous depuis des siècles, ce sont Elles ! Elles sont la beauté incommensurable, le romantisme de l’Europe, l’amour fou du monde. Vous savez bien que c’est là que nous sommes et que nous attendons.

Clara est venue, elle a accompli le rite des trois villes, elle m’était destinée.
Comprenez ! Pour que je reste avec elle, pour m’emmener, nous sommes repassés par Vienne. Elle me sentait, elle ne pouvait pas ne pas savoir. Aujourd’hui nous sommes à Paris et elle me rencontre dans les limbes ouatés des nuages.

Elle a accompli le rite des trois villes.

Ce soir là à Prague, au cœur de l’été, dans le quartier de l’ancien ghetto, elle m’a libéré. Entrainée par une connaissance de voyage qu’elle avait fait à l’hôtel, elle a accepté de visiter le cimetière.

- Des milliers de touristes le font bien tout au long de l’année, avait rétorqué son amie à ses réticences et puis c’est un témoignage nécessaires des atrocités passées » avait-elle lu dans le guide touristique que Victor lui avait prêté.

C’était en plein après-midi, le soleil brillait fort, un vrai soleil d’été Pragois. Depuis qu’elle avait quitté le métro, à mesure qu’elle marchait vers le cimetière, il lui semblait que l’air s’opacifiait. Elle sentait bien que cette visite serait au dessus de ses forces, mais elle était trop faible pour retourner sur ses pas. Bien qu’avançant de plus en plus lentement elle n’avait aucune chance de pouvoir reculer, anéantie et écrasée qu’elle était par les explications techniques du guide touristique que sa compagne se croyait obligée de lui lire et aussi par l’air qui devenu palpable couvrait ses épaules une cape de plomb. Se mêlait en elle l’épuisement et le dégoût d’elle-même nécessaire à notre rencontre. Arrivée au cimetière, elle se laissa mener parmi les tombes ombragées par les grands arbres où nous attendons. Protégée du soleil, elle se sentait mieux et ne pouvait s’empêcher d’aimer sa propre présence dans ce lieu, soulagée de voir les tombes à l’abri de la fournaise et protégées finalement par l’engouement des touristes.

Le dépouillement des pierres tombales, majestueuses de simplicité naturelle, claires et imposantes comme des rochers dans la tourmente l’émerveilla. Pourtant elle était encore gênée par la blancheur de sa robe qu’elle avait mise bêtement le matin, pensait-elle, et plus généralement par les tenues estivales des autres visiteurs. Elle regrettait de ne pas être seule et en noir pour à se manière montrer son respect et se recueillir devant les pierres devenues émouvant témoignage des vies arrachées.

Je ne pouvais que répondre à ce désir silencieux.

A l’entrée du cimetière se trouve un petit musée présentant les dessins des enfants à l’époque du ghetto. Très vite, sa compagne se désintéressa des pierres tombales pour l’exposition. Clara la laissa aller, heureuse de pouvoir s’asseoir enfin seule sur les bancs désertés et se laisser imprégner par la vision des pierres.

Étrange, oui étrange se disait-elle.

Elle se souvenait que sur le chemin on lui avait expliqué qu’à cause de l’exiguïté du lieu et du grand nombre de corps, au cours des siècles la population avait enterré ses morts les uns sur les autres, intercalant entre chaque corps une pierre tombale, quelques fois gravée, dont les plus anciennes ont été polies par le temps. Elle réalisait qu’en vieillissant, les pierres se lissent comme le marbre, effaçant tout détail, avant de s’effriter à leur tour.

Étrange, elle avait lâchée le mot.

Pendant qu’elle laissait librement courir ses pensées, le ciel comme l’air quelques instants plus tôt s’opacifia de nuages sombres qui firent fuir les touristes. Stupéfaite par l’occasion inespérée que lui offrait la nature, elle resta. Elle était enfin seule et pouvait rendre son hommage. Lorsque l’orage éclata elle fut trempée en une minute et ses yeux ruisselaient tandis qu’elle envoyait son message d’amour. Oui, c’est sûr, elle entendit le vent dans les branches qui faisait hurler les milliers de feuilles et balancer la cime des arbres. Oui, elle se mit debout dans le vent, frémit avec les âmes. Elle m’entendit, j’en suis sûr, elle vit que je glissais sur elle. J’en avais le droit, elle avait accompli le rite, elle était mienne.

 

Clara est dans le bleu et les beiges. Allongée en surplomb sur un rocher plat, elle regarde le ciel et la terre mouvante qui recouvre par endroit la roche dure.
Elle a chaud.
En tournant la tête, elle peut voir en contrebas l’avant brillant et le toit blanc du minibus qui les a conduit ici et a été garé là dans l’impossibilité d’avancer plus loin. Ses compagnons se sont alors dispersés, elle entend d’ailleurs le bruit de leur voix et peut les imaginer déambulant, dans leurs jeans bleus qu’ils portent comme des uniformes. Ils ont la peau claire, et pour certains déjà, légèrement halée par le soleil. Même leur responsable est habillé de bleu et laisse la chaleur colorer ses pommettes.

- Rassembler-vous maintenant, nous allons grimper ! crie t-il.

Alors dans un effort laborieux pour se libérer de la torpeur de la chaleur qui l’a envahie, elle se lève et, bonne dernière, rejoint le groupe qui rit de sa lenteur.

- Encore à lambiner Clara ! Si tu restais avec les autres au lieu de t’écrouler à l’écart pour dormir à la moindre occasion, tu pourrais peut-être te faire moins remarquer lui lance l’organisateur.

Clara aimerait bien « se faire moins remarquer », elle aimerait qu’on la laisse, elle aimerait que lors d’une de ses petites siestes on l’oubli et elle s’éveillerait alors dans le silence, libre de continuer à dormir ou à veiller. Mais pour l’instant Victor lui sourit et avec un soupir elle suit le groupe.

Victor est proche d’elle, il lui sourit souvent, semble la regarder vivre sans avoir besoin de la déranger. Il ne lui parle que si elle le sollicite. Discret, il n’est pourtant jamais loin.
Il est comme une présence bienfaitrice, protectrice, qui ne veut rien en contrepartie. Il lui parle souvent avec les yeux, il la couve du regard. Il est amoureux et déjà il l’aime.

Clara se laisse encore bercer par le ressac des jours lointain. Elle soupire et rêve.

Elle trouve la nature autour d’elle plutôt étrange, elle est pourtant sûre d’être dans la Drôme à cause de cette chaleur éclatante du plein été qui ne peut être que celle de l’intérieur des terres du sud. Pas de verdoyance ici, même les arbustes ont la couleur panée de la terre. Autour d’elle joue en liés et en déliés, le doux modelé arrondi des valons et des collines saupoudrés d’un pollen d’ocre claire qui absorbe la lumière. Dans les creux se nichent des petites flaques d’eau bleues-marine, presque noires, que leurs courtes rives humides soulignent d’ocre rousse.
Bien qu’elles laissent présager d’une immensité turquoise qui préserve le lieu de l’aridité, elle sent que l’eau des mares finira bientôt de s’évaporer dans la fournaise abolissant alors du relief les derniers tons d’ocres soutenus.
Bientôt le groupe arrive au bord du lac, objet de cette expédition. Ici, nul n’est jamais venu, un anonymat qui protège sauvagement l’endroit.
Semblant surgir des poussières de la terre, des poneys à robe Alezane ou Isabelle croisent leur chemin, pour se fondre à nouveau en reflets auburn et dorés aux nuances argileuses alentours. Clara est heureuse, elle sait qu’ils sont signe de liberté.
Bientôt les habitants viennent à leur rencontre et les prenant par la main entre avec eux dans l’eau du lac pour les en faire ressortir par au dessous et les mener dans leur monde enclavé dans la roche, à l’abri du murmure des villes. Les hommes sont beaux et les femmes libres. Ils sont nus et, assis en rond, se parlent en se regardant avec attention.
Puis, un feu brille et chacun s’alanguit dans la contemplation des flammes. Clara s’assoit près de Victor, alors il la prend par l’épaule et l’embrasse tendrement sur la tempe. Elle sent sur sa peau la douceur du duvet de sa barbe adolescente et se souvient qu’ils ont quinze ans, elle sourit.

Devant elle passent trois hommes, un vieillard, un enfant et un jeune homme. Leurs peaux brunes montrent qu’ils se sont laissé apprivoiser par le soleil. L’enfant porte un magnifique coquelicot rouge que Clara ne s’étonne pas de constater intacte. Le vieillard porte l’emblème d’un château Cathare. Le jeune homme érige sa virilité comme une évidence et tous poursuivent tranquillement leur chemin.

- Au fond, quoi de plus naturel pense Clara, puis elle s’éveille frémissante, se cambre de volupté et rit de bonheur sous la houle de plaisir qui la submerge.

 

Adolescente, Clara aimait Victor d’amour. Elle le trouvait très beau, parce qu’un peu décalé et en tout cas l’air drôlement romantique. Ils se retrouvaient régulièrement dans le bus qui conduisait le groupe en balade, c’était une bonne occasion de s’asseoir l’un à côté de l’autre sans avoir à se lancer d’invitation officielle. Ces voyages rendaient l’intimité mixte possible alors qu’elle était prohibée à l’institution. Grâce au bruit qui couvrait suffisamment leurs paroles pour les protéger de l’indiscrétion des autres passagers et aux limites nécessaires du bus qui obligeaient chacun à se parquer à sa place dans un espace restreint sans distinction de sexe, Clara et Victor, comme les autres couples trouvaient enfin l’occasion de se retrouver côte à côte pour se parler librement . Une question revenait toujours dans leur conversation.

- Que feront-nous plus tard ?

- Je partirai, je voyagerai répondait Victor.

- Tu dis que tu voyageras tout le temps, mais de quoi vivras-tu ? s’inquiétait Clara comme si de l’exercice d’un métier lucratif dépendait la réalisation de tout projet.

- Je serai journaliste ou peintre… non photographe hésitait Victor. Je partirai avec un cirque pour connaitre plein de pays et j’apprendrai à jongler avec le feu, je deviendrai un véritable pro, un être de lumière. Et puis je ferai des tas de photos que je vendrai comme cartes postales aux spectateurs du cirque et aux tabacs pour les touristes et si tu veux, je t’emmènerai avec moi ! ».

A cette déclaration, Clara rosissait de plaisir mais après un silence, elle répondait :

- Non, je ne crois pas, je ne viendrai pas, ce ne sera pas possible, après je ne veux plus vivre avec plein de monde. Je préfèrerai vivre seule, tranquille, mais tu pourras venir me voir quand tu voudras,précisait-elle avec un sourire.

Et Victor disait : - Les gens du cirque ne sont pas comme eux, c’est une grande famille.

- Justement je ne veux pas vivre en famille, je ne veux plus être une enfant. Je veux arrêter de faire ce que les autres attendent de moi.

- Mais une famille, ça te montre le chemin pour ton bien répondait Victor en tendre orphelin.

A quoi Clara répondait invariablement que non, c’est seulement pour le leur !.

- Et la vie dehors ? Tu dis toujours que tu voudras être dehors, ne plus être enfermée.

- Je ne sais pas, je ne veux pas être enfermée et je veux être seule dans un endroit que je connaisse. C’est pour ça que je ne suis pas sûre de voyager plus tard. Je voudrais vivre dans un endroit que je connaisse par cœur, qui soit chez moi.

- Tu sais Clara, ajoutait Victor avec un peu de déception dans la voix, je suis sûr que l’on peut être chez soi n’importe où, pas besoin d’avoir un truc à soi, il suffit de connaître ce qui est partout pour se sentir bien partout.

- C’est peut-être vrai mais je ne veux pas tout connaitre, je veux juste être bien quelque part et seule et que personne n’ait le droit de venir me dire ce que je dois ou ce que je ne dois pas faire et où j’ai la paix.

- Tu as dit un jour que si la bulle est forte, on n’a pas besoin de s’inquiéter des autres, c’est quoi cette bulle si elle ne te permet pas de faire n’importe où ce que tu veux ?

Depuis peu, entre Victor et Clara, l’histoire des bulles revenait à chacune de leurs conversations. C’était Clara qui avait trouvé l’image elle ne savait plus bien où.

- Et puis, à quoi nous sert-elle exactement ? insistait Victor.

- Elle est notre monde, celui où chacun de nous vit vraiment et vit seul.

- Une sorte de carapace quoi ?

- Non, la carapace forme la limite de la bulle. Écoute les limites de chacun d’entre nous créent une sorte de carapace plus ou moins efficace et plus ou moins visible aux yeux des autres qui permet seulement de survivre.

- Pourquoi de survivre ? De vivre aussi peut-être si elle est très forte ?

- Non, si tu es bien dans ta carapace c’est que tu en as fais une bulle précisait Clara.

- Comment ça, je ne comprends pas la différence.

- La différence, c’est la fonction que chacun choisit d’en faire. Tout le monde vit dans une carapace qui permet de se protéger des autres, soit pour mieux s’intégrer aux autres…

- Leur ressembler tu veux dire ?

- Oui, c’est ça, ou au contraire pour continuer de développer sa propre personnalité. Si tu vis dans ta carapace sans te soucier de ce que les autres pensent et en cherchant à développer ta personnalité, tu peux dire que tu vis dans une bulle.

- Oui, j’ai compris, tu veux dire que dans une bulle tu es libre puisque tu es ton seul chef alors que dans une carapace tu ne peux pas être libre puisque tu continues de faire en fonction des autres conclut Victor.

C’est par ce genre d’échange qu’ils aimaient se courtiser. Victor était fasciné par les théories étranges et passionnées de Clara et surtout par le feu intérieur qui semblait l’animer lorsqu’elle se lançait dans ses explications compliquées. De plus, il se savait privilégié.
Quant à Clara, assise dans la proximité amoureuse de Victor et enfin comprise elle se laissait glisser. Lui parler, c’était saisir l’occasion de le regarder ouvertement et à leur âge, ce n’était pas si facile.
Elle aimait ses cheveux bruns et raides qu’il portait à peine poussés dans la nuque. Elle aimait ses yeux clairs et surtout son regard franc et direct. Et puis, elle avait compris que la bulle de Victor et la sienne étaient de la même nature, ce qui lui permettait de supposer que chacun de leur monde devait être en adéquation avec celui de l’autre. T elle était sûre de ça bien qu’elle ait aussi compris que contrairement à elle, Victor avait réussi à se construire une bulle tout à fait légère et maniable comme invisible aux yeux des autres, alors que la sienne était d’évidence d’une visibilité trop marquée. Une visibilité qui court-circuitait tout contact avec le monde extérieur et déformait son image jusqu’à, du moins c’est ce qu’il lui semblait, la rendre risible aux yeux du monde.
Effectivement, si personne n’avait jamais fait la moindre remarque désobligeante à Victor, ce n’était pas parce qu’il leur faisait peur mais plutôt parce que sa différence, son besoin d’être en deçà du monde était peu irritant. Mais pourtant, bien qu’il fut bon ami avec tous les membres du groupe, aucun d’eux n’aurait pu se vanter d’avoir une relation particulière avec lui et pourtant quelque uns rêvaient de devenir l’ami de « celui qui na besoin de personne ». C’est la raison pour laquelle, bien que l’intérêt de Victor pour Clara fut connu, il n’avait en rien fait évoluer le comportement des membres du groupe envers elle. Mais elle ne s’en souciait guère.

 

Pour ce qui était de la bulle pensait Victor, au fond le problème était que si Clara avait l’impression qu’elle s’opacifiait et s’alourdissait, c’était uniquement parce qu’elle n’avait pas encore appris à éviter le silence. Il savait qu’il fallait éviter de trop se taire.
De son côté, il avait appris à se servir de sa bulle forteresse, et il avait réussi à en faire un parfait espace de liberté. Il avait réussi à annuler tous les autres sans les ignorer en développant en lui-même ce qu’il appelait « l’être de lumière ». Ainsi, il voulait tout apprendre au cas où un jour on le laisserait tout connaître et pour s’y préparer, il tentait avec les moyens du bord de développer toutes ses souplesses physiques, artistiques et intellectuelles. Jongler avec les objets, les mots et les sons était devenu son credo quotidien et absorbait le plus clair de son temps. Le reste, il le passait à regarder et à imaginer Clara plus qu’à apprendre à la connaitre.
Émerveillé d’être privilégié auprès d’elle alors qu’il était le seul à n’avoir jamais tenté de l’approcher, admiratif du silence ascétique dans lequel elle vivait recluse la majeure partie du temps, et qu’il croyait être l’aboutissement d’un « travail de lumière », honoré d’être son unique confident ; Victor aimait Clara pour les meilleurs raisons croyait-il. Il ne réalisait pas que la bulle qu’elle avait façonnée était le pitoyable résultat d’une partie manquée, qu’elle n’aurait peut-être plus jamais l’occasion de jouer, et qui l’empêchait d’être tranquille parce qu’elle la singularisait et focalisait le regard des autres sur elle.
Au fond, elle avait le sentiment d’avoir tout raté et elle demeurait impuissante à construire le monde intérieur fort dont elle avait éperdument besoin.
Victor était bien amoureux de Clara, malheureusement moins pour cette bulle qui aurait dû ressembler furieusement à la sienne, que pour ce qu’il pensait percevoir à tort de solidement et lumineusement édifié en elle.
Elle ne s’en rendait pas compte, mais il faut pourtant admettre que Clara, d’une certaine façon cachait bien son jeu car au fond, si elle était inabordable, ce n’était pas seulement à cause de son comportement.
Petite, menue, claire de peau et aussi brune que Victor, elle était d’une beauté simple que sa mélancolie sublimait. Aussi, les garçons la taquinaient, espérant se faire valoir auprès d’elle pendant que les filles la chahutaient cherchant à lui faire gagner une place plus avantageuse dans leur rang. Mais, il était bien plus amusant de laisser les autres sur leur faim. Ainsi, dès que l’occasion leur permettait d’accéder à une intimité toute platonique, mais qui faisait figure de rareté à l’institution, Clara et Victor se débrouillaient pour la partager, prenant le risque de déclencher inévitablement une attention soutenue, indiscrète et frustrée des autres membres du groupe, puisqu’à l'évidence, rien ne se passait.

C’est au sortir de l’institution qu’ils trouvèrent l’intimité nécessaire à l’éclosion de leur amour.

Auparavant, la présence des autres trop immédiate et trop curieuse ne leur permettait aucun geste qui n’ait été imaginé, espéré et planifié. Cette perspicacité attentive les limitait dans des comportements codés et peu spontanés. Il semblait à Victor comme à Clara que privés de solitude, les histoires et surtout les histoires d’amour perdaient leur intérêt, leur singularité et pour finir leur raison d’être.
Et puis, paradoxalement, ils le savaient, l’amitié entre une fille et un garçon laisse les autres perplexes, alors que l’amour comble leur capacité d’anticipation.

Leur majorité leur avait ouvert les portes du monde. Ils pensaient pouvoir y vivre libres, mais ils apprirent simplement à y vivre autrement. Le plus plaisant fut de pouvoir enfin choisir entre la compagnie des autres et la solitude. Le plus difficile fut de faire l’apprentissage de la nécessaire relation aux autres.
Il fallut comprendre et obéir à de nouvelles règles qui régirent leur vie matérielle et leurs rencontres. Ceux de dehors étaient différents tant dans leurs habitudes que dans leurs jugements de valeur.
Ici, Victor comme Clara étaient des étrangers mais ils devaient s’intégrer. Il fallut aussi des mois de douloureuses remises en question et accepter d’abandonner leurs anciens repères et leurs anciennes connaissances pour enfin trouver le ton juste.

Bien sûr, pour Victor ce fut plus facile, il voulait retrouver dans cette nouvelle vie sa place d’autrefois et compris rapidement comment être agréable aux autres sans avoir à remettre en question son mode de pensée.
Il avait choisi le métier de photographe et après quelques années passées à étudier en vivant de petits boulots, il fut embauché dans un magasin où il apprit à vendre ses photos. Il travaillait aussi dans les écoles laissant des enfants blasés, lui semblait-il, se faire photographier en groupe. Ce fut lui qui eut l’idée des photos d’école « duo », photo d’un seul élève et de son maitre. Elles furent assez faciles à vendre, mais leur succès s’installait au détriment de la classique photo de groupe, ce qui entraina une avalanche de remarques critiques chez les mêmes parents consommateurs de nouveautés.
Il continuait quelques fois à rêver de jongleurs et d’acrobates mais il restait pour aimer Clara.
Pour elle, l’insertion fut moins problématique mais aussi moins réussie. Au temps de l’institution, elle n’avait pas de place satisfaisante dans le groupe de ses camarades et elle ne chercha pas à s’en faire une meilleure à l’extérieur.
Elle ne travaillait pas car devenue majeure, elle disposait dorénavant d’une petite rente, que lui léguait en héritage la notoriété de son père un peintre paysagiste assez connu en son temps, mais aussi de sa maison de famille dans laquelle elle avait passé sa petite enfance avant de partir pour l’institution. C’est tout naturellement qu’ils partirent s’y installer à la fin des études de Victor.

 

C’était une ancienne ferme en rez-de-chaussée, pourvue d’une véranda donnant sur un terrain de large superficie et d’une dépendance installée en atelier où le père de Clara travaillait bien qu’elle se souvienne l’avoir vu finir certaines de ses toiles dans la douce lumière des combles.
Exposée au soleil de la Drôme, l’épaisseur de ses murs de pierres et ses larges pièces dallées de tomettes d’un autre temps avaient été conçues pour protéger efficacement les habitants de la chaleur.
Malgré les portes fenêtres et même dans le grenier aménagé, la fraicheur était préservée en grande partie grâce aux trois pins parasols du jardin cernant et ombrageant la maison de leur ombre bénéfique.

Revenir dans la maison de ses parents exauça pour Clara le souhait du retour aux sources et la combla de bonheur. Elle vivait dans la maison de son père avec l’homme qu’elle avait choisi.
Bien qu’inhabitée depuis des années, un nettoyage appliqué suffit à rendre à l’ancienne ferme son confort d’autrefois, seul le jardin revenu à l’état sauvage nécessitait une profonde remise en état.

Victor repris une petite boutique du vieux Valence, ça l’occupait bien et il eut bientôt une petite notoriété qui lui permit d’équilibrer ses comptes. Il fit aussi quelques connaissances qui finirent de remplir sa vie.

Clara s’attaqua aux mauvaises herbes du jardin et fini par y passer le plus clair de son temps.
Elle était heureuse de constater qu’ainsi la journée passait plus vie, atténuant agréablement l’attente du retour de Victor.
Reconquérant avec bonheur le terrain, bataillant l’endroit à la voracité des herbes folles, elle fit naître un jardin tout à fait acceptable où le gazon et les fleurs reprirent rapidement leurs droits. Elle s’était même autorisée un petit carré de terre dédié aux herbes aromatiques. C’était parfait et les visiteurs de Victor ne tarissaient pas déloges.
Parallèlement, Clara continuait sa collection d’images figuratives dans laquelle les esquisses de son père et les photos de Victor, rangées et répertoriées avec soin, occupaient la première place. Elle en avait même exposé certaines aux murs du grenier, son musée personnel comme l’appelait Victor.

Le grenier était l’endroit de la maison qu’elle préférait car elle savait que cette pièce avait la capacité magique de lui rendre la mémoire.

Depuis toujours, si elle se souvenait parfaitement du visage de son père, il lui était impossible de se rappeler celui de sa mère. En rangeant le grenier, elle y avait trouvé des toiles inconnues de son père et en les regardant, avait instantanément retrouvé sa mère. Ces toiles étaient les seuls portraits que son père ait jamais fait et tous, elle eut cette révélations en les découvrant, tous représentaient sa mère et c'est grâce et au grenier où ils attendaient qu'enfin elle se souvenait.

 

Comme Victor travaillait toute la journée du samedi et que c’était jour de marché sur la place de Valence, Clara y faisait ses courses puis retrouvait Victor pour le déjeuner. C’était la seule concession de la semaine qu’elle faisait à la foule, préférant nettement le calme de sa maison et surtout de son jardin ; mais vers midi, elle le rejoignait et ils partaient déjeuner dans leur habituel petit bistro.

Ce jour là, après s’être assis à leur table habituelle et avoir commandé deux coupes, Victor posa une rose dans l’assiette de Clara. Elle le regarda surprise.
Son sourire était si doux, mais Clara le connaissait si bien, seuls ses yeux, un peu plus ouverts qu’à l’ordinaire montraient une forme particulière de la crainte, le trac de Victor.
Elle lui sourit en retour pour l’encourager et lui montrer qu’elle l’écoutait.

Il lui prit la main, se pencha pour effleurer ses lèvres d’un baiser furtif, soupira et se lança.

- Clara, je voudrais un petit de toi… je voudrais que nous fassions un enfant… un bébé.

Clara fut d’abord abasourdie par cette déclaration puis lui vinrent les questions.

- Un bébé ? Mais comment ? Mais tu es sûr ?

- Oui, c’est le moment, un petit qui te ressemblerait Clara, qui aurait tes yeux et tes cheveux… un petit de nous.

- Oui, répondit-elle rêveuse, et il aurait ton sourire, et il ferait plein de chose.

- Et puis il ferait des collections comme toi, les enfants adorent les collections, il collectionnerait les pierres, on l’emmènerait en ramasser et on lui montrerait l’intérieur.

- On lui montrerait leur cœur de pierre ?

- Oui, ils sont si beaux, comme les diamants.

Ils sont mauvais surtout comme tous les cœurs de pierre, pensa Clara, mais elle chassa cette vilaine association d’idée de ses pensées.

Victor continuait de parler pendant que l’esprit de Clara dérivait vers les interrogations et les doutes. Elle l’interrompit.

- Mais comment ferons-nous pour l’élever ? En serons-nous capables ? Y as-tu pensé ? Ni toi ni moi n’avons de modèle, un bon modèle je veux dire.

- C’est sûr, nous ne pourrons pas faire comme eux, comme ceux qui s’occupaient de nous, alors nous inventerons Clara. Après tout, nous avons vécu avec tellement d’enfant, le notre, nous saurons bien le comprendre, peut-être même le comprendrons-nous mieux.

- Peut-être, sauf que nous serons ses parents, je crois que ça change tout et ça, pas sûr qu’on sache faire.

- Les autres aussi, la première fois, ils ne savent pas. C’est normal que tu te poses toutes ces questions, mais nous ferons comme eux, nous apprendrons jour après jour, tu verras.

- Et s’il nous arrive quelque chose, si nous disparaissons ? S’il se retrouvait seul, il n’y aurait plus personne pour lui, il se retrouvait là-bas comme nous ? Ce ne serait pas juste pour lui. Nous ne pouvons pas lui faire ça, aucun enfant ne mérite qu’on lui fasse ça. Ce n’est pas juste pour lui, il y a trop risques.

- Mais là tu vois le pire Clara, tu paniques, ça ne te ressemble pas, vraiment pas. Pourquoi est-ce que ça lui arriverait à lui ? Pourquoi à notre enfant ? Ça ne peut pas être à toutes les générations. C’est impossible. Ça s’arrête forcément un jour. Allez Clara, je sens que ça sera bien, nous sommes si bien ensemble, nous avons tout ce qu’il faut pour l’accueillir et je t’aime tu sais, je t’aime.

Victor, les larmes aux yeux tenait serrée la main de Clara dans la sienne. L’émotion le submergeait tant que seuls les mots d’amour sortaient.

Clara inspira fort, c’est vrai, elle paniquait, il fallait qu’elle se calme. Elle le regarda et se pencha pour l’embrasser, elle l’aimait tant elle aussi. Puis elle prit sa coupe, trinqua sur celle de Victor et bu une longue gorgée.

- Dis, Victor, je me demande, dis, pourquoi est-ce que tu en parles ? Je veux dire, pourquoi est-ce que tu me demandes ça de cette manière, de cette manière tellement officielle ? Nous n’avons jamais rien fait pour ne pas avoir d’enfant, alors tu savais bien que ça pouvait arriver un jour et que nous l’aurions gardé. Nous ne l'avions pas dit parce que pour toi et pour moi, c’était évident alors pourquoi tu le dis maintenant, pourquoi tu me le demandes ?

Victor bu une gorgée à son tour et pris le temps de s’adosser confortablement au dossier de sa chaise.

- Justement, j’y ai beaucoup pensé, il n’est pas venu cet enfant et pourtant je l’ai espéré.
Alors je me suis demandé pourquoi tu n’étais jamais tombée enceinte. Je suis sûre que tu le pourrais, je le sens. De toute façon nous pourrons vérifier. Mais je me suis dit que peut-être, tu ne pouvais pas tomber enceinte d’un enfant par accident.
Toi et moi sommes des accidents.
C’était une autre époque, ça arrivait souvent et nous l’avons payé cher. Ça doit être pour ça que tu ne tombes pas enceinte, c’est juste qu’au fond de toi, tu ne veux surtout pas que notre enfant soit un accident. Et peut-être que c’est pareil pour moi. Peut-être que toi et moi ne pouvons pas avoir d’enfant-accident. Peut-être que nous pouvons seulement avoir des enfants désirés, planifiés, des enfants officiels. C’est ce que je me suis dit et j’en suis même arrivé à en avoir l’intime conviction. Alors aujourd’hui je te le demande officiellement, Clara, mon amour, ma chérie, je veux un enfant de toi, notre premier enfant.

A y réfléchir, Clara trouvait l’hypothèse de Victor assez troublante, et si c’était ça, et s’il avait raison ? Peut-être que oui, s’il était officiel cet enfant, s’il était désiré, peut-être que ça changeait tout, qu’il pourrait voir le jour. Mais oui ! Ça changeait la donne et oui c’était très juste, ils vivaient dans une autre époque. Oui, peut-être bien qu’elle pourrait se laisser habiter, laisser un petit être grandir à l’abri dans son ventre.
Son ventre, un abri.

Elle n’en revenait pas de ce que lui faisait cette pensée. Son ventre à elle, un abri capable de nourrir et de faire grandir l’enfant de Victor, de son Victor. Leur enfant, celui de leur amour.

Clara pris son verre et le fini. Elle sentait les bulles du champagne lui chatouiller le nez et lui piquer les yeux.
- Oui, oui, faisons-le dit-elle à Victor. Faisons-le ! Et en disant cela, elle avait l’impression de dire oui pour la première fois de sa vie.

Par Bafouillages.over-blog.com - Publié dans : Nouvelles
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Lundi 8 mars 2010 1 08 /03 /Mars /2010 15:03

Que dire de l'intimité qui succède à une telle déclaration ? Que dire de deux corps qui se mêlent pour s'aimer et inviter une autre vie à s'installer ?
Puis viennent la nuit et le sommeil. Maintenant ils dorment nus et enlacés du sommeil profond de ceux qui ont accompli leur devoir et invité une destinée.

Dehors la nuit est belle, une légère brise joue dans les branches des pins parasols et l'odeur des arbres entrent délicatement dans la maison embaumant l'air, les rideaux, le tissu des draps, les cheveux de Clara.

Clara est encore dans la maison mais déjà à la porte du jardin qu'elle hésite à franchir.
Dehors, elle voit sa mère allongée sur une chaise longue qui lit. Le soleil darde ses rayons brulants sur les feuilles de pins qui se sont recroquevillées sous l'éclat incandescent pour adopter la forme longue et aiguisée de l'aiguille, seule capable de résister sans perdre de son humidité vitale, aux assauts implacables de la chaleur. Les pins repoussent et filtrent la lumière en transpirant une sueur odorante qui imprime une emprunte sirupeuse à l'air.
Sa mère lève les yeux vers Clara et lève la main pour faire le geste qui lui interdit le jardin et l'invite à retourner dans la fraicheur de la maison. Clara retourne dans la maison, monte tout en haut de l'escalier, entre dans le grenier, escalade le petit banc de bois et s'installe à la lucarne pour regarder le jardin. Sur le sol brille au soleil les facettes noires des pierres noires de la carrière. Sa mère et son père dans un geste jumeau et synchronisé lancent dans l'air une poudre blanche, de l'engrais pense Clara, qui en retombant recouvre le cœur sombre des Tourmalines.

Puis apparaissent la prairie et les pins parasols encore jeunes. Au loin paissent en liberté les poneys à robe Alezane et Isabelle. Sa mère revenue à ses habitudes lit installée à l'ombre et dans le grenier juste derrière elle, son père peint encore.

Clara descend de son banc de bois pour courir l'embrasser mais il pose un index barbouillé de peinture sur ses lèvres pour lui faire signe de se taire. Maintenant, il est en tenue de bain, les lunettes de plongée sur les yeux et il se penche attentif et concentré au dessus d'une trappe rectangulaire découpée dans le parquet du grenier. Alors Clara s'approche et se penche à son tour pour regarder.
Loin, très loin au dessous, brille l'eau turquoise d'une piscine qui vue de l'étage semble avoir la taille d'un timbre poste. Clara lève les yeux sur son père qui ajuste ses lunettes de plongée, se lève et saute la tête la première vers l'eau claire et lointaine de la piscine, en exécutant un inoubliable saut de l'ange.

Clara affolée de ne pas s'étonner de l'enchainement étrange et horrible des évènements, se réveille en sursaut.Elle est bien là dans la maison de ses parents mais dans son lit, redevenue adulte, à trembler d'effroi, de peine et de colère. Elle est bien là, les yeux grands ouverts sur l'angoisse, la pénombre et les dernières images de son affreux rêve.

En finissant d'entrer dans l'éveil, elle réalise qu'elle souffre, qu'elle a mal, très mal ! tellement mal !

C'est son ventre, qui par spasme et comme un animal geint et gémit à l'intérieur d'elle.

Elle doit se lever ! Il faut qu'elle se lève !

C'est pénible mais elle y arrive et sans allumer la lumière se dirige hagarde et tâtonnante vers la salle de bain. Là, elle allume enfin mais ça souffre et ça hurle de plus bel à l'intérieur. C'est urgent, il lui faut de l'eau pour calmer et noyer tout ça. Il lui faut un bain. Clara ouvre grands les robinets et se laisse tomber au fond de la baignoire.

Loin de se calmer, au contact de l'eau la douleur comme revigorée sursaute, hurle et devient insoutenable mais Clara, pliée en deux encaisse en silence, serre les dents et ne bouge plus. La baignoire se remplit et elle observe glisser entre ses cuisses un redoutable serpent corail, rouge et noir de sang, qui se déploie, s'allonge et grossit à vu d'œil.

Clara tremble de douleur et attend. Elle attend que le sang qui fuit son corps, emportant ses rêves et ses projets, se tarisse. Sans vraiment en avoir conscience, elle attend et elle pleure tout à la fois et en même temps.

Au petit matin lorsque tout s'éclaircit, lorsque qu'elle sent que son corps a terminé de la trahir, épuisée et vide, elle se douche, rejoint silencieusement la chambre et se glisse dans le lit près de Victor qui ne s’est rendu compte de rien et dort paisiblement.

Victor, pense t-elle, Victor, soupire t-elle, Victor, je t'aime tant.

 

C’est dimanche, Victor se réveille tard ce jour là. Ce dimanche plus qu'un autre il émerge d'un sommeil bienheureux et réparateur. Il n'ouvre pas encore les yeux pour s'imprégner en aveugle de la présence du Clara qu'il sait se reposer à ses côtés. Il se laisse bercer au rythme de son souffle et se remémore tous ces matin où à l'institution, il souhaitait si fort et comme par magie la trouver au réveil, endormie à ses côtés dans son lit puis il y ajoute tous ces matins de vie commune où, son rêve exaucé, penché sur elle, il jubile à chaque fois de la regarder dormir.
Son visage est si doux. Le sommeil est le seul moment où elle semble se livrer confiante et offerte. Il sait son sommeil tranquille seulement lorsqu'il est près d'elle. Ce sont les filles de l'institution, celles qui partageaient le même dortoir que Clara qui lui ont raconté les nuits agitées et les cauchemars qui l'éveillaient elles aussi la nuit. Oui, près de lui Clara dort sereine, la preuve, jamais elle ne le réveille.

C'est délicieux cette pensée d'un pouvoir rare et personnel qui a la capacité d'apaiser celle qu'on aime se félicite Victor, surtout lorsqu'il s'agit de Clara et ses pensées le ramène à l'instant présent de ce dimanche. Alors il se tourne vers elle et pose un regard filtré par la force de ses sentiments. Il la regarde amoureusement en prenant soin de bien se concentrer pour ne pas céder à la vague de désir qui le submerge encore et toujours à chaque fois qu'il la regarde dormir. Mais Il doit se retenir de l'embrasser, de la caresser et... Aller résiste quoi! elle dort si bien ! ordonne t-il à l'impérieuse pulsion de la toucher et il focalise son énergie dans la contemplation de l'objet de son désir endormi.

Quel spectacle tout de même! Et la lumière du jour qui badine à travers les rideaux prunes vient en augmenter la magie, elle nimbe la pièce et colore la joue de sa reine d'améthyste. Puis la lumière courre et ondoie dans les cheveux de Clara, la lumière joue et allonge l'ombre des cils bordant les paupières closes, elle glisse, caresse et gaine le tissus des draps enveloppant le troublant corps de femme, de sa femme.
Tout à coup, le lit semble immense. Clara a l'air si frêle, presque fragile allongée près de lui et malgré les reflets rosés et vivifiants de la lumière, son visage à l'air un peu pale. C'est son visage de toute jeune fille pense Victor, celui qu'elle avait là-bas il n'y a pas si longtemps. Et ses pensées repartent vagabonder dans les méandres du passé vers leurs jeunes années d'enfance et d'adolescence amoureuse et une émotion ancienne vient rencontrer l'émotion de la veille, celle qu'a construite l'arrivée programmée du bébé. L'une et l'autre grandissent et s'unissent rendant plus impérative encore l'envie de la toucher.
La toucher elle. Elle qui fut, elle qui sera et surtout, et c'est ce qui le bouleverse, elle qui est sienne.

Mais non, il doit résister ! Allons aujourd'hui il est adulte et mesuré ! et puis ils ont toute la journée et toute la vie pour s'aimer. Et, pour avoir une vraie chance d'échapper à l'attraction du corps de Clara, il se lève et cours le pas léger et l'humeur guillerette préparer un copieux petit déjeuner.

Lorsque l'odeur du café noir de Victor embaume l'air et que la bouilloire chante le thé de Clara, elle le rejoint mais elle est peu réveillée, parle à peine et mange du bout des lèvres en s’excusant d’être juste trop fatiguée. Ce silence et cette distance n’est pas inhabituel chez elle, l'idée qu'elle n'a pas dû si bien dormir l'effleure un moment puis il sourit de si bien la connaître et retourne dans son exaltation joyeuse pour se laisser bercer par le passage du petit train chargés des souvenirs de sa jeunesse et de la veille qui passent et repasse en sifflant un air espiègle et enjoué dans sa tête, créant une onde d'excitation puissante qui enfièvre son corps.
Tout à son euphorie, il passe une bonne journée bien méritée car la fin de semaine s'achève et il doit retourner travailler.

Le lendemain, Clara ne le rejoint pas pour le petit déjeuner. Tant mieux, il faut qu'elle se prépare et qu'elle se repose et il file travailler le cœur léger.

Victor,
Un mot pour te dire que je pars sans te dire au revoir ou plutôt adieu parce que je n'en aie pas le courage. Pourtant c'est bien ça, c'est un adieu.

C'est dur d'écrire ça alors tu vois, je l'ai écrit en premier. C'est lâche mais je ne te le dirai pas en face. Je ne peux pas.

Tu es fait pour être père et je ne suis pas faite pour être mère. Mon corps ne veut pas ou ne peux pas et ma tête me dis que je ne dois pas. J'aurai dû le savoir bien avant et ne pas te laisser venir si près de moi. C'est pour ça qu'il faut que je te laisse pour que tu t'éloignes et ailles ton chemin.

Je ne peux pas te parler de sentiment puisque que tu les connais et que ça ne sert à rien, mais juste, je ne peux pas être celle qui t'empêcherait d'être un papa.

Je te laisse du temps, six semaines pour t'organiser, quitter la maison. Ce sera le temps de mon absence.

Après, je serai là mais ne reviens plus, fait le pour moi. Ou alors, attend d'avoir organisé ta vie, d'avoir créé un autre chose. Ne reviens pas avant et peut-être même ne reviens pas du tout parce que peut-être que ce sera trop difficile.

Je ne veux pas t'écrire des mots d'amour parce que ce serait un coup bas, un truc à te retenir et il ne le faut pas.

Je pars pour que tu puisses partir. Je pense à toi et à ta vie.

Victor, Victor, juste écrire ton prénom en sachant que tu le liras. Victor c'est la dernière fois.

Courage, courage, Clara.


Avant de se sauver, elle a fait et refait mille hypothèses pour envisager des solutions mais elle arrive toujours à la même évidence. Elle le sait, c'est sûr, elle n’aura jamais d’enfant alors elle a pris sa décision et pris la fuite. Elle part après avoir réservé les places de train qui la conduiront à travers l’Europe visiter les plus belles capitales. Pour le voyage, elle a emmené quelques Poe et chargé le Don Giovanni de Mozart. Elle a également pris une flasque de vodka, ça anesthésie tout en fouettant le sang comme pour donner du courage et ça ne sent pas.
Elle visitera Paris, Viennes et Prague. Surtout Prague qui est le véritable but de son voyage. C'est la ville chimérique de Victor. Il n'y est jamais allé mais il lui a passionnément détaillé la visite qu'il en ferait. A force de l'entendre rêver de Prague, Clara en a fait également sa ville ultime. Et puis, elle sait que tôt ou tard, il s'y rendra alors elle part comme en éclaireur, pour nourrir l'illusion d'être encore avec lui et y laisser comme une trace c'est-à-dire un peu de sa présence en espérant qu'elle aura le pouvoir d'attendre et d'accompagner Victor lors de son séjour.
Elle veut laisser une part d'elle même qu'elle espère être capable d'insuffler la mélancolie d'eux lorsqu'il y viendra sans elle.

 

Lorsqu'il trouve ces mots, Victor est stupéfait, après avoir tenté de joindre Clara sans succès, il décide d'y répondre par écrit parce qu'elle n'est pas là pour l'écouter et que ça déborde en lui.

Six semaines ? Pourquoi pas six ans pendant que t'y es ? Non mais ça va pas ? Tu délires ! Et tu ne pouvais pas juste me dire que tu voulais me parler ? Tu ne pouvais pas juste PARLER ?

Le lendemain, il écrit à nouveau.
NON !
Tu vois, moi aussi je sais faire court ! NON !


Puis plus tard,
Aujourd'hui, nous sommes mercredi, déjà trois jours sans nouvelles, mais moi je ne suis pas comme toi, je vais t'en donner, tu vas voir ! Tu vas pouvoir connaître ma manière de penser jour après jour et dans les moindres détails.
Alors comme ça, tu décides seule, sans même me demander mon avis ? Bien !
Moi aussi je ne te le demande pas, c'est NON ! Tu n'y avais pas pensé à celle-là ? Qu'est-ce que tu fais maintenant ?

Vendredi soir
Tu n'es toujours pas rentrée bien sûr, quel courage ! Même pas un coup de fil évidemment et je suis là comme un abruti à attendre ! Tu me prends pour un con, il est beau ton respect ! Mais pour qui tu te prends ? Tu crois que tu peux te débarrasser de moi comme ça ! Pour qui tu me prends ?

Tard dans la soirée.
Tu me jettes comme ça et notre bébé avec, juste avec un mot . Effectivement, tu n'as vraiment pas la carrure pour être mère ! Mais pour qui tu te prends Clara ? Pour qui tu me prends ?

Vendredi la nuit
Comment as-tu pu partir comme ça ? Comment as-tu osé ? Je comprends pas. Tu as peur de moi c'est ça ? Je suis sûr que tu ne te comprends pas toi même. Tu n'es qu'une paumée, une pauvre paumée ma pauvre fille, tu as raison, vaux mieux pas pour l'enfant, tu n'es vraiment pas à la hauteur.
Estomaqué, non plutôt écœuré, voilà ce que je suis, écœuré ! Comment as-tu pu me faire un truc pareil?

Samedi
Rien aujourd'hui non plus, heureusement que j'ai un reportage mariage à faire. Je suis tellement en colère ! Comment oses-tu me faire un truc pareil ? Et nous alors c'est rien ?

Dimanche
Clara, on se connait depuis toujours et tu me jettes comme si je n'étais rien pour toi. Tu te rends compte? Ou alors c'est juste que tu n'as rien compris ou alors c'est moi qui n'aie rien compris, qui me faisais des illusions. Pourtant on s'aimait non ? Je suis sûr qu'on s'aimait ou alors tu mens trop bien.

Ca fait une semaine que tu es partie et toujours pas de nouvelles !
Clara, j'en peux plus. Si tu ne reviens pas, je vais tout casser. Je vais y mettre le feu à toutes tes précieuses toiles, à tes foutues photos et à ta maison aussi ! Même les arbres je peux y mettre le feu. Un bon bidon d'essence. Tout détruire et moi avec.

La nuit d'après
Clara, Il faut que tu reviennes ou sinon ça va aller mal, il faut que tu reviennes avant que je fasse une grosse bêtise.

Mercredi
Je suis malade Clara. Je vais crever. Reviens !

Jeudi
Je ne suis pas allé au magasin aujourd'hui. A quoi ça servirait. Je ne suis même pas présentable.
Je ne réponds plus au téléphone non plus. C'est jamais toi à l'autre bout et puis j'en ai marre de mes potes, ils veulent tous me remonter le moral. Ils ne t'ont jamais aimé alors ils disent n'importe quoi. Ils ne te connaissent même pas. C'est comme lorsqu'on était jeune. Tu te souviens ? Mais moi je te connais.

Vendredi
Reviens Clara, je suis mal sans toi, je ne dors plus. Avant j'étais en colère alors dormir ou pas, c'était pas grave mais là je suis comme un zombie. J'en peux plus. Il faut que tu reviennes Clara, je suis malade. Je ne peux même pas pleurer ou cogner, j'ai juste la gerbe. Tout le temps j'ai la gerbe. tout le temps, j'ai plus goût à rien, tout me fous la gerbe ! Même pas d'aller bosser, j'ai juste envie de me gerber moi-même.

Dimanche,
C'est la nuit et tu n'es pas là.
Mais où es-tu passée ? Pourquoi tu m'as laissé ? Ça fait des jours que tu es partie et pas un coup de fil. Tu me laisses comme ça, comme si j'étais rien. Je suis rien pour toi ? Où es-tu ? Qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour que tu reviennes. Dis-moi ? qu'est-ce qu'il faut que je fasse ?

Attends Clara, ça va pas là ! C'est la troisième semaine ! Ça fait déjà deux semaines et rien.

On est lundi, le médecin est passé, il dit que je vais bien, que j'ai juste un coup de déprime. Je reste un peu à la maison, je t'attends. Tu vas revenir et on va reprendre calmement, là où on en était. Tu verras, tout sera comme avant.

Mardi
Clara, j'ai bien réfléchi. Bon, on va bien tous les deux, là c'est juste une crise à cause de ma connerie, mais on s'aime. Tu ne m'as pas lâché, tu ne pourrais pas me quitter et moi non plus je ne pourrais pas te quitter. Tu le sais bien. C'est juste qu'on s'est mal compris, juste un quiproquo.
J'en veux pas de bébé, en tout cas pas si tu n'en veux pas. Tu dois le savoir ça tout de même non ?

Mercredi
Comment pourrais-tu me lâcher, laisser tomber notre histoire pour un truc aussi stupide ?
Mais non, tu ne peux pas. C'est trop beau et trop fort nous deux. Jamais on ne pourra se quitter. Je suis sûr que là où tu es tu penses à moi, à nous et que tu pries pour que je sois là lorsque tu rentreras. J'en suis sûr. Et bien sûr que je serai là. Je t'aime tellement moi aussi. Nous deux c'est pour toujours.

Vendredi
Je retourne travailler demain. C'est Samedi, je vais faire une bonne journée j'en suis sûr, tu verras. Et puis je suis heureux parce que je sais que tu reviendras, que tu voudras juste être avec moi.
C'est évident, c'est obligé. Je t'aime, je sais que tu m'aimes aussi. Alors pourquoi ferait-on les idiots ? On ne peux pas vivre l'un sans l'autre. On est bien bête d'y avoir seulement pensé. Prend ton temps, je suis là, je t'attends.

Dimanche
Clara, hier toute la journée tu étais avec moi. Ce matin en ouvrant les yeux, j'ai senti ta présence dans le lit à côté de moi, tu étais invisible mais bien là. C'était si bon de te sentir près de moi. Ca faisait des siècles mais en fait tu devais être déjà là depuis le début. Je ne te voyais pas parce que j'étais trop mal et trop en colère. Mais maintenant que je suis calme et que je vais bien, je te sens et même, je te vois. Tu es partout, dans le miroir de la salle de bain lorsque je me rase, tu m'attends dans celui de l'entrée lorsque je pars travailler. Sur la route, dans les rétros et dans les voitures, toutes les conductrices c'étaient toi. Je te parle même pas des vitrines des magasins.
Et tu devines comme j'étais bien. Tu es partout ma Clara, ça veut dire que tu veux être là avec moi.
Là où tu es, tu penses à moi c'est pour ça que tu es partout.
Tu ne peux pas me téléphoner ? C'est pas grave. Je sais bien que tu penses à moi. Je le sens. Allez, prend ton temps maintenant je ne suis plus tout seul puisque tu es là. Je peux attendre.

Semaine 4
Lundi
As-tu aimé cette journée ?

Jeudi
Aller, il faut que tu rentres maintenant, tu sais que j'ai envie de te prendre dans mes bras et puis je m'inquiète un peu.

Samedi
Je pensais te trouver en rentrant. En fait, je l'espérais tellement fort que j'ai vraiment cru que tu serais là. J'espère que tu vas bien, qu'il ne t'ait rien arrivé. Tu es têtue tout même mais je te reconnais bien là. Je voudrais que tu saches que je suis là, encore là, et que je t'attends toujours.

Semaine 5
Mardi
Clara, j'essaie de régler mes journées comme du papier à musique. Lorsque je ne suis pas à la maison, ça va bien parce que j'ai la sensation que tu es avec moi.
C'est marrant parce que lorsque tu étais là, à la maison je veux dire, et bien je n'avais pas cette sensation. Bien sûr, je pensais souvent à toi pendant la journée mais juste pour essayer d'imaginer ce que tu pouvais être en train de faire.
C'est à la maison et dans le jardin, surtout dans le jardin, que ton absence prend toute la place et elle est immense.

Jeudi
C'est long. Mais encore quelques jours. Mais c'est long et ça deviens vraiment difficile d'être ici sans toi. Mais je vais tenir pour toi, pour nous.

Dimanche
Je reste dormir au magasin jusqu'à que tu rentres. Si tu rentres avant, vient. De toute façon, je passe tous les jours.

Semaine 6
Mardi
Dis que tu vas rentrer bientôt. Tu sais, je regrette de n'avoir pas compris que tu ne pouvais pas faire d'enfant, que tu n'en voulais pas. Que si tu avais dis oui, c'était juste pour me faire plaisir. Pardonne-moi, j'ai été brutal. Il faut du cran pour revenir sur un oui, surtout sur celui-là et je sais que tu as les meilleurs raisons du monde.

Mercredi
Je suis passé pour mettre un peu d'ordre. Je veux que tu rentres dans une maison accueillante.
Tu sais, je ne voulais pas un enfant de n'importe qui mais seulement de toi.
Je comprends que ça soit juste impossible pour toi. C'est à cause de notre histoire.
Si je n'ai pas d'enfant avec toi, ce sera avec personne. J'ai pas juste envie d'un enfant et je n'ai pas envie d'être avec quelqu'un d'autre. Les autres ne m'intéressent pas et c'est seulement notre enfant que je voulais voir.

Jeudi
J'aurais dû te parler plus. Ce n'est pas si facile de te parler parce que je vois bien que tu n'aimes pas beaucoup ça. Tu étais déjà comme ça là-bas. Mais j'aurai dû te parler plus et te faire parler pour écouter ce que tu a à dire. Je n'ai pas su le faire parce que je suis toujours et seulement branché sur mes besoins et que je ne fais pas assez attention à toi. Maintenant, je sais que tu comptes plus que tout. Je vois bien que cette envie d'enfant était uniquement la mienne. Je suis un égoïste et un imbécile.

Vendredi
Tu as tellement fait pour que j'arrive à faire ce que je voulais. Mes études et le magasin, c'est aussi grâce à toi. On est vendredi. Tu vas rentrer et je suis là, je t'attends, je suis là juste pour toi.

 

Le samedi soir, en attendant Clara, Victor relu tranquillement tous ces mots d'humeur jetés au fil des semaines. Puis il prit les feuillets, les déchira en tous petits morceaux et les jeta. Ensuite, il se concentra pour lui écrire les mots posés du simple choix.

Clara,

Je ne pourrai pas être bien sans toi, je ne veux me passer de nous. C'est pour ça que si je devais avoir et élever un enfant, ce ne pourrait être que le nôtre. Tu voulais te sacrifier mais puisque tu ne t'en rends pas compte, je te l'explique. Vivre sans toi est également un sacrifice pour moi et un sacrifice bien plus grand que celui de renoncer à un enfant, c'est pour ça que je serai là lorsque tu rentreras à la maison. Je veux vivre avec toi et c'est tellement fort depuis si longtemps que je sais qu'aujourd'hui et que demain aussi, c'est la seule chose qui compte et qui comptera vraiment.

Ça fait bien longtemps que j'ai choisi d'être seulement avec toi. Je ne peux pas renoncer à nous parce que t'aimer est ce qui me rend vivant, c'est ce qui me tient debout.

Voilà Clara. Je suis resté parce qu'il ne peut en être autrement. Je t'aime.
Victor.



Il est quelques fois plus difficile de revenir que de partir mais il faut bien se décider un jour ou l'autre à rentrer.

Pour Clara, quitter Prague et son lot d'illusion c'était revenir à la dure réalité d'une vie sans Victor dont elle ne voulait pas alors comment rentrer puisque qu'elle avait renoncé à lui et que ça deviendrait concret ? C'était au dessus de ses forces.
Dorénavant, elle s'engageait définitivement dans la solitude et le célibat parce qu'après Victor il lui serait impossible de laisser quiconque l'approcher.
En renonçant à l'enfant et à Victor, elle avait accepté de signer un pacte implacable et inviolable qui la livrait totalement et exclusivement au vide propre à l'absence, celle de ses parents à laquelle s'ajoutait maintenant celle de son amour.

L'absence était une compagne ancienne qui occupait un large territoire dans la vie de Clara. Depuis la disparition de ses parents et au fil des années, en vieille mégère gourmande et jamais rassasiée, elle avait exploré, grignoté et annexé presque tous les espaces intérieurs de Clara, qu'elle parcourait inlassablement en psalmodiant les amères chapelets de la peine et de l'incompréhension repris à l'unisson par une Clara restée petite fille à jamais endeuillée, inconsolable et bien vivante.
C'étaient ces complaintes lugubres égrenées à l'infini, qui résonnaient en elle depuis si longtemps et de plus en plus fort depuis qu'elle était devenue adulte. Ces complaintes insupportables que les vapeurs ouatées de l'alcool parvenaient à étouffer un peu.

Seule la présence de Victor avait le pouvoir non de les faire taire mais d'en éloigner sa Clara. Avec lui, elle pouvait alors rejoindre un endroit sauvegardé, un ilot de quiétude farouchement préservé par l'envie d'aimer.
Rencontrer Victor avait eu ce pouvoir là, garder en elle cet ilot intact éloigné de la douleur. C'est là que leur histoire était née et avait grandie et c'est par la grâce de cet endroit que Clara n'avait pas sombré.
Aimer Victor avait sauvé l'espace privé où s'épanouissent loin du danger les sentiments d'amour. Elle avait pu y grandir aussi parce que là, dans son ilot magique et fantastique, la peine et la joie prenaient une dimension plus acceptable car elle ne les affrontait jamais seule et toujours aimée.
Cet ilot à la géographie mystérieuse fait pour son couple proposait un nombre illimité de chemins inédits qui menaient tous aux plages d'intimité sensuelle et tendre. Victor et Clara s'y retrouvaient pour y improviser et danser un pas de deux passionné et virtuose.

Le samedi soir, en rentrant d'un pas chaloupé chez elle, Clara un peu ivre, lu fébrilement les mots d'amour. Puis, elle prit la lettre, la plia en un tout petit morceau qu'elle glissa dans son corsage près de son cœur. Ensuite, elle se concentra pour ne pas pleurer sur les mots simples de ce choix posé.

 

Pleure, pleure Clara.
Vois, il suffisait que tu reviennes pour reprendre ton rôle dans le petit théâtre de la vie. Tu le tiens tellement bien, tu sais le tenir, tu le tiendras parfaitement encore le temps qu'il faut. Dis, tu le feras pour moi ? Dis que tu le tiendras. Et puis non, ne dis rien, je sais tout déjà.

Pleure, pleure Clara. Bientôt tu seras là.
Tu pouvais croire qu'il partirait ? qu'il saurait le faire ? Comme tu es drôle ! Voilà ! Vois, il suffisait que tu reviennes pour le voir. Comprends-tu maintenant qu'il ne pouvait en être autrement ? Je te l'avais chuchoté que tu le retrouverais. Tu n'y croyais pas ? Allons ! Clara ! Enfant !

Pleure, pleure Clara. Bientôt tu n'auras plus de larme.
Si si, tu verras, plus aucune juste dans un instant. Je vous observe depuis si longtemps. A force, je connais le cœur des hommes. C'est comme ça , je connais et je donne. Vois comme je suis là pour toi. Il est resté, à la bonne heure ! Souris ! Il est resté et tout comme le reste ça compte. Maintenant, tu es la même et en plus riche ! Puisque je suis là.

Plus jamais. Tu peux le dire maintenant, plus jamais seule. Ne craint rien, il ne me gêne pas, tout au contraire, ils ne nous gêneront pas tu verras.

Les larmes parties, elle prit le temps de se secouer et de se rafraichir les idées avant de rejoindre Victor et ils reprirent le cours de leur vie ponctuée de leurs rituels tendres et rassurants.
Pour que les heures d'absences de Victor ne l'emporte pas vers le silence et l'apathie et pour se tenir éveillée, Clara passait le plus clair de son temps dans le jardin sous les arbres. Elle aimait y attendre le vent dont elle recherchait le langage familier. Attentive, elle l'écoutait bruisser et murmurer dans les aiguilles et sur la rugosité sinueuse des écorces. Elle arrivait ainsi jusqu'à l'heure règlementaire du déjeuner, heure à laquelle elle pouvait commencer raisonnablement à se griser. Le retour de Victor marquait la fin du jour et le retour dans la maison. Si Victor y trouvait le repos, Clara y affrontait généralement des bavardages des présences antalgiques qui l'assommaient et l'épuisaient la plus part du temps.
Alors le dimanche il fallait sortir. Ils partaient mêler leur intimité amoureuse aux collines et aux bois que Victor photographiait pour étendre la collection de Clara. C'était aussi pour lui l'occasion de voler quelques clichés de sa muse penchée sur la terre, observant la flore ce jour là plus attentivement que les autres.

- C'est pas ça, l'entendit-il murmurer.

- Quoi ? Demanda t-il ?

- Il y a quelque chose qui ne va pas, quelque chose qui sonne faux ! précisa Clara en levant les yeux vers Victor.

- Que se passe t-il ?

- Il y a quelque chose de trop, c'est moi, c'est moi.

- Quoi c'est toi, mais de quoi parles-tu ?

- Je n'aurai jamais dû venir et surtout, je n'aurai jamais dû toucher. Je n'avais pas le droit ! Viens voir, dis-moi ce que tu vois lui demanda t-elle en lui montrant le sol puis les arbres et le ciel.

- Quoi ? Je ne vois rien de particulier, qui a-t-il ? Demanda Victor en écarquillant les yeux essayant désespérément de comprendre ce qui, de la terre, des broussailles et de tout le reste pouvait la mettre dans cet état.

- Regarde, tu vois c'est la forêt, c'est un ensemble comme par hasard et pourtant chaque chose est idéalement à sa place. Regarde la couleur des feuilles par terre et dans les arbres, regarde le relief que dessinent leur tronc, regarde les branchages et même les pierres et même le ciel et l'air. Chaque chose, chaque couleur et chaque élément sont placés là, les uns par rapport aux autres et aussi en rapport avec les autres. Ils sont tous sans exception à leur place. C'est beau non ?

- Oui, c'est magnifique répondit Victor en souriant ne sachant pas lui même s'il parlait de la nature environnante ou de la nature profonde de Clara qu'il retrouvait enfin ici dans sa plus plaisante expression.

- Bien sûr que c'est magnifique, c'est même plus que ça, c'est magnifique d'évidence et de sobriété.

Elle se tût un moment et plongea à nouveau dans la contemplation de la nature et dans ses pensées.
Heureux comme il ne l'avait plus été depuis des semaines, Victor observait la petite flamme qui brillait à nouveau au fond des yeux de Clara en espérant que comme par le passé, elle présagerait d'une belle débauche d'énergie. Puis elle repris la parole pour lui demander.

- Dis-moi, qui a t-il de commun entre ce que l'on voit ici et notre jardin ?

- Pas grand chose. Les arbres peut-être mais ça n'a rien de comparable.

- Alors c'est bien triste. C'est pour ça que je n'aurai rien dû faire mais il a fallu que je m'en mêle.

Elle pensait à son jardin et à ce qu'elle lui avait fait. L'air qu'il avait ne lui plaisait pas. Aujourd'hui d'agencement classique, il paraissait accepter complaisamment de renvoyer à ses visiteurs l'image à laquelle tout bon jardin doit se conformer. Certes, elle avait pris plaisir à le façonner ainsi mais maintenant elle regrettait l'esprit sauvage et désolé, l'esprit messager de la mort de son père et de sa mère, dont le jardin semblait s'être de plus en plus farouchement fait le courrier au fur et à mesure que se succédaient les saisons et les années d'absence dans la maison restée inoccupée. Un messager à la hauteur de la peine de Clara la fortuite, que le jardin dans sa désolation glorifiait à son retour.
Dorénavant, il était devenu un brave carré verdoyant qui niait sagement toute allégeance aux forces de la nature. Les traces humaines, et ce sont les miennes se souvenait-elle avec amertume, en avait gommé les aspérités pour en faire un parfait objet ornemental. Mais pourquoi donc était-elle revenue ? Elle ne pourrait jamais se le pardonner. Elle était néfaste comme à l'accoutumée.

- J'ai gagné dit-elle sur un ton ironique et en faisant la moue. J'ai encore gagné. Maintenant que les herbes sauvages sont vaincues, il n'y a plus rien à faire sauf passer de temps en temps pour vérifier que tout va bien et agir si nécessaire.

- De quoi parles-tu Clara ? Demanda Victor. Je le trouve très bien ton jardin.

- Mais justement, c'est ce qui est insupportable. C'est devenu une sorte de « Monsieur lejardintrèsbien ». Il a rompu tous ses liens avec la nature. C'est vrai, Il n'a plus rien de commun avec elle, il n'en est qu'une pale copie, la pelouse pourrait tout aussi bien être en plastique la copie n'en serait que meilleure.

Par Bafouillages.over-blog.com - Publié dans : Nouvelles
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Lundi 8 mars 2010 1 08 /03 /Mars /2010 14:57

Elle laissa le jardin vivre sa vie en observant avec amertume le lent travail d'érosion qu'exerçait paresseusement la nature sur l'illusion de symétrie et de netteté qu'elle avait construite. Il lui fallu se rendre à l'évidence, le jardin mettrait des mois, si ce n'est des années à retrouver l'esprit sauvage qui l'habitait à son retour. Peut-être même avait-il besoin de solitude et de son absence pour renouer le dialogue avec la nature et s'y retrouver en totale symbiose. Peut-être même ne retrouverait-il jamais son apparence d'autrefois et tout ça par sa faute parce qu'elle n'avait pas su comprendre assez vite la portée de son retour et de ses gestes. Elle n'avait pas su le protéger ni de sa bêtise intrusive, ni de son indécrottable conformisme. Elle observait et se dégouttait de ce gâchis d'autant plus que même laissé à l'abandon, il gardait encore ses manières policées.
Les massifs étaient magnifiques et la pelouse déjà haute, luxuriante. Sous la brise, chacune de ses herbes façonnait des berceaux de bras profonds, repus d'humidité. Le tout était en contradiction avec le climat de la région et particulièrement avec l'actuelle fournaise aoûtienne.

Comment lui rendre son appartenance au climat d'ici et à l'expression naturelle de la région ? Ressassait-elle sans trouver de réponse.

Si elle avait pu, elle l'aurait enterré sous un tas de pierres, un tas de pierres noires pour ne plus le voir et elle se serait enterrée avec. Et elle restait indécise et déçue à ruminer sa déconvenue en continuant d'observer le nonchalant travail de la nature.
Décidément, je ne sais rien faire, je n'ai rien à faire ici. Je n'ai même pas su prendre la suite de ma mère et je croyais y faire ma vie. Je n'y suis pas à ma place, je n'y serais jamais. Si mes parents me voyaient. Pauvre maison ! pauvre jardin ! Ils sont à eux, uniquement à eux. Et je suis là à encombrer tout le monde et à tout gâcher. Une petite fille insupportable, incapable et têtue.

Allons Clara, c'est l'heure du déjeuner, il était temps je crois parce que tu serais mieux devant un petit verre.
Victor était triste, inquiet et déçu aussi. Il s'attendait à la voir s'activer dans mille projets et elle ne faisait rien. L'obstination de Clara à attendre le miracle improbable d'un retour fulgurant du jardin vers ce qu'il avait dû être lui était insoutenable.

Et de tout façon, pensait-il, ce carré de verdure n'avait-il pas perdu irréversiblement ses
farouches liens avec l'esprit de la nature dés son indexation à l'habitation des hommes ?

Incroyable ! voilà qu'il se mettait à penser avec ses mots à elle. Il était temps, il fallait qu'il réagisse, qu'il trouve un moyen pour lui changer les idées. Il devait trouver une bonne raison pour l'emmener ailleurs et vite.
C'est la marotte de Clara qui lui en fournit l'opportunité. Vide de présence humaine, personnage ou maison, sa collection de paysages faisait une exception pour les ruines des bâtisses abandonnées et perdues dans la tourmente des éléments. L'emmener visiter l'austérité des ruines alentours armé de son précieux argentique était la solution à tenter pour la détourner de son obsession. Il fallait partir, et puis c'était le bon moment puisque l'été et ses congés les poussaient sur les routes.
Il se décida pour le territoire minier des quatre châteaux de la montagne noire, forteresses Cathares nichées au bout des chemins abruptes des environs de Carcassonne.
Les heures chaudes de l'été de l'Aude leur interdirent toute expédition et poussèrent Victor et Clara dans l'ombre des terrasses des cafés Carcassonnais où ils se rafraichirent des vins sucrés de Rivesaltes et de saint Jean . Ils s'employèrent en novices appliqués à y déceler le ruissellement du soleil et la force de la terre qui l'avait apprivoisé et bercé. Ils exaltaient le travail des vignerons dont l'esprit paradoxalement rude et cordial avait fait d'eux les maquisards de la garrigue, les maîtres de ces vins.
Clara se diluait dans cette douceur acidulée, occultait le souvenir du jardin et oubliait de manger sans que cela inquiète vraiment Victor habitué à son ascétisme des chaleurs estivales.
En fin d'après-midi, ils voguaient sur l'océan moiré des vignes, erraient dans l'ombre moyenâgeuse des remparts et des murailles irréelles des Dames de pierre, fille de la garrigue, que découpaient en leur fait un chaos de crêtes guerrières altérées mais vibrantes encore de fierté.
Vues du ciel, certaines d'entre elles devaient ressembler à de séculaires repères d'aigles alors que du sol, au terme des chemins escarpés qui y conduisaient, l'angle de leur enceinte formait comme la proue d'une nacelle fantôme, condamnée à pourfendre pour l'éternité les eaux azurées d'une Méditerranée aérienne.
Toutes fleurs de pierre, les bastilles émergeaient rongées et encore déterminées, de l'aridité désolée des ronces et de la caillasse.
Certaines d'entre elles, vertigineuse équilibristes des canines calcaires, perchées et élancées vers le lac profond de la voûte céleste bleuies par les siècles de combustion astrale, ces ruines, ces majestueuses pierres semblaient dans le couchant du soleil revêtir le fourreau rougeoyant du sang martyre des Cathares chassés et terrassés qu'elles n'avaient pu sauver.

C'est dans l'ombre des citadelles que Clara réalisa que de tout temps, les pierres produites pas la nature, taillées par l'homme puis érodées dans une pluie de poussière semblent celer un lien privilégié et inévitable qui accorde l'humain à l'univers.

La nuit venue, en silence, sous la coupole bleue acier d'un ciel criblé d'étincelles, ils suivaient le chemin du retour vers l'actuelle maison des hommes. Clara cheminait vibrante du souvenir des pierres, émue et frémissante dans la fraicheur du soir et repoussait nerveusement le chandail que lui proposait Victor. Il restait alors en retrait la regardant silhouette fragile et hésitante, le devancer lentement dans le semi-obscurité du chemin. Le balancement chaloupé de sa marche fatiguée figurait celle d'une valeureuse martyre Cathare trahie et disqualifiée. Elle avançait et ne l'attendait pas.

Elle ne m'attendra plus se disait-il et il reprenait sa route à ses côtés.

Arrivé à l'hôtel, il prenait une longue douche sous laquelle elle venait le rejoindre. Ils revenaient enfin l'un vers l'autre noyant l'aube dans une étreinte éperdue avant de s'endormir avec l'arrivée des premières chaleurs du jour.

 

En fin de matinée, comme à l'accoutumé il s'éveillait en premier et sortait sans bruit. Il partait faire l'échange de ses pellicules photo données à développer la veille contre ses dernières épreuves et choisissait les meilleurs tirage du lendemain. Comparé aux possibilités des appareils modernes, ce n'était pas très simple et c'est pour Clara que Victor renonçait au numérique. Elle avait une passion exclusive pour l'argentique qu'il avait à cœur de satisfaire car certains jours, ses photos retenaient Clara dans la chambre jusqu'au milieu de l'après-midi. Dés qu'il rentrait elle réclamait les études, auscultant les cliché des ruines pour tenter de saisir l'équilibre esthétique de l'agencement de chacun des éléments, roche, air et flore.

- La recherche de l'artiste est vraiment à la hauteur ! Plaisanta t-elle joueuse.

Elle savait que même son père n'aurait su traduire la symbolique sacrée du mariage des roches et des plantes aussi justement que son obligeant magicien.
Bien que taquine, Il savait la remarque sincère, ce qui n'était pas pour lui déplaire car elle était signe de légèreté. Et puis, pensait-il, c'était son ouvrage cette sélection d'images choisies qui venait la réconcilier avec le monde.
Effectivement, elle était gaie car elle avait enfin compris comment rendre au jardin sa prestance naturelle. Les photos de Victor le lui criaient, il suffisait d'en faire une ruine.

- Une ruine, une ruine dans le jardin ! Et bien ça promet s'inquiétait Victor.

- Mais écoute, c'est la seule solution ou sinon il restera sans intérêt.

- Ah bon ! Sans intérêt... parce qu'un tas de cailloux en a peut-être. Tu délires Clara ! Ne fais pas ça !

- Pourquoi pas ? Le but n'est pas qu'il reste un tas de cailloux comme tu dis mais que les plantes sauvages reviennent, que les plus fortes et les plus tenaces d'entre elles réussissent à survivre malgré l'arrivée des pierres et même qu'elles prennent le dessus sur elles.

- Le jardin ne mérite pas ça et puis ça prendra des siècles.

- J'attendrai, tu le sais bien, j'ai tout mon temps. J'attendrai que les pierres deviennent terreau et que la terre devienne roche.

- Belle image, mais si tu as tout ton temps moi pas. J'aime le jardin, j'adore m'y prélasser ou y dîner. C'est l'un de mes endroits préférés, peut-être celui qui me ressource le mieux après le boulot. Et puis, c'est notre jardin quoique tu en dises, il fait partie de la maison et comme elle, il doit être vivable si ce n'est confortable. Tu n'aurais pas l'idée de faire de la maison un chantier pendant que tu y es ?

- Mais elle l'est déjà, c'est juste que tu ne le vois pas.

- Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes Clara ?

- Quoi ? l'interrogea Clara comme au sortir d'un rêve éveillé, qu'est-ce que j'ai dit ? Non, je ne sais pas. Non que je ne veux pas.

- Alors il n'y a pas de raison pour que tu fasses du jardin une carrière précisa Victor pour lui permettre de revenir dans la conversation.

- Oui, mais il faut le changer complètement Victor pour arriver à le rendre moins superficiel, moins traditionnel. Dans l'état actuel des choses, il est fadasse, presque répugnant. Une bonne avalanche de pierres permettrait de repartir à zéro, au début ce ne sera pas beau, je te l'accorde, mais avec le temps, la verdure réapparaitra.

- Mais ça va prendre des siècles insistait Victor et ça sera moche, seules les mauvaises herbes auront le droit de cité avec ton système.

- Mais justement, c'est l'intérêt. D'accord, peut-être qu'au début il ne sera pas très beau mais avec le temps arriveront les fleurs sauvages genre coquelicots, tu sais bien comme je les adore mais qu'il est impossible de les cueillir puisqu'ils perdent immédiatement leurs pétales. J'adore leur symbole, ils sont vraiment libres et sauvages. Ils restent sauvages et libres jusqu'à la mort.

- Bien sûr, c'est génial, mais quelque soit la manière dont tu t'y prennes, tu ne pourras jamais obtenir ce genre de fleurs dans le jardin car par essence, il est impossible de faire pousser des fleurs sauvages comme les coquelicots ou les chardons. Il n'y a pas de graines que je sache et tu ne peux pas les transplanter.

- Mais si, il y en a tu penses bien. Tu peux tout à fait créer artificiellement une prairie mais ce n'est pas mon but. Je veux qu'elles viennent toutes seules. Si la terre est trop riche, elles ne viendront pas mais ça doit malgré tout être possible de les laisser venir ou sinon comment auraient fait les premiers jardiniers ?

- Clara, essaie de comprendre. Le jardin ne sera jamais un bout de nature sauvage. Il fait partie de la maison. La maison n'est pas dans les bois ou dans une prairie. C'est le jardin qui est de la maison en quelque sorte et il sera toujours en adéquation avec elle. Souviens-toi lorsque nous sommes arrivés, il était comme elle, abandonné. Aujourd'hui il est toujours comme elle, habité. Il est en fonction d'elle et de ses habitants et tu ne t'en rends pas compte mais au fond tu t'occupes de lui comme tu t'occupes de la maison ou de tes collections. Il fait partie d'un tout, il n'est ni artificiel, ni superficiel, en tout cas pas de ce point de vue là.

- Oui, tu n'as pas tord mais pour ce qui est des plantations pour certaines d'entre elles...

- Tu vois, tu recommences te faire à l'idée de jouer un rôle là-dedans, en fait tu dois être un jardinier en herbe.

- C'est le cas de le dire, répondit-elle en riant. Je veux bien jardiner encore mais je veux des plantes solides et sauvages et je tiens aux pierres. Je suis sûre qu'elles sont la solution.

- Solides et sauvages, je te reconnais bien là mais ça va être difficile à trouver. Les coquelicots sont loin d'être solides dans leur genre. Quand aux pierres c'est d'accord, mais tu n'es pas obligée d'en ramener des tas.

- Juste ce qu'il faut pour les disposer correctement. En faire un élément du jardin, il faut que j'étudie le problème, il doit y avoir un moyen.

- Tiens ! En y pensant se rappela Victor, justement je connais un petit vieux un peu bizarre mais passionné. Je crois même que c'est un ancien horticulteur ou paysagiste. Aujourd'hui, il est concierge dans une école, je pourrai te le présenter. Il devrait pouvoir t'aiguiller vers la meilleur marche à suivre. Il est un peu bourru mais il ne refuse jamais de parler jardinage.

- Un petit vieux bizarre, tu crois ? Au moins, avec moi, il ne sera pas dépaysé rit Clara.

- Je suis sûr que ça vaut la peine de passer le voir, on peut toujours essayer.

- Je ne sais pas dit-elle redevenant soudainement sérieuse. Tu sais bien que je n'aime pas rendre visite aux gens que je ne connais pas.

- Oui, mais là c'est différent. Il s'agit juste de lui demander son avis. Je suis certain qu'il peut te donner un sacré coup de main qui t'évitera les plus grosses erreurs. Toi et moi ne connaissons pas grand chose au jardinage.

- Oh, j'ai un peu appris depuis notre arrivée rectifia Clara.

- Et ils rentrèrent chez eux dans la Drôme.

 


- Adiéu Victor. Mais qui tu m'amènes là ! Bè ! Dis le vieil homme en écarquillant les yeux, fan de dioù Clara, peuchère ! Clara, t'es leur fille. Sûr, c'est toi ! Boudiou c'est toi, que tu y ressemble. T'y es revenue fille, ça fait un moment que je te languis. Mais entre fille ! Entrez ! Regardez pas au cacafoutchi, entrez ! dit le Papé en s'effaçant, tirant sur les longue franges de d'olives de buis qui occultait l'entrée de sa maison pour la protéger de l'invasion de la chaleur et des mouches.

Victor poussa doucement une Clara hésitante dans l'ombre. Bien que les persiennes fussent tirées, la chaleur de la pièce rendait l'atmosphère moite. Ils s'installèrent autour à table d'une nappe cirée chargée d'abeilles et de fleurs multicolores. Pendaient du plafond les longs rubans miellés de collant tue-mouche qu'il trouva d'un autre siècle et qui la fit frémir de dégout.

- Avec ce cagnard, vous me refuserez pas un petit rosé c'te blague ! Ca va nous rafraichir les enfants. Clara approuva, ça lui permettrait aussi de retrouver un peu de sa contenance.

- D'où connaissez-vous Clara ? Demanda Victor.

- Tè collègue, s'te blague, et tu ne me disais rien ! Expliqua le Papé, elle est leurs petite. Je me souviens, y peignait et elle lisait sous les pins parasols. Je venais leur donner la main pour le jardin mais l'ont jamais voulu que je touche aux rugueux. A l'époque, l'étaient petits et en poussant, les branches pouvaient transpercer le mas Peuchère ! J'voulais élaguer malheureux ! Mais qu'est-ce que je voulais faire là ! A son idée, c'était une cagade alors rien à faire, elle a jamais voulu. A son calcul c'était peine perdue et le mieux c'est qu'elle avait raison la poupette. Elle les aimait ses arbres, elles les comprenait. Puis il continua, explorant ses souvenirs. Té ! Y fallait que le jardin reste simple, une simple pelouse qu'elle disait, comme ça on les voit les émeraudes du jardin. Elle les appelait comme ça ses arbres. Et elle riait, elle riait, l'était pas bégueule comme femme toujours à rire avé moi. Pas comme lui hein ! Maille l'était pas un comique, si elle rigolait l'avait toujours le regard furibard pourtant l'était pas pas une cagole elle !

- Vous les avez connus, dit Clara de sa voix de petite fille. Mais c'est loin, très loin. Je suis ici pour le jardin, seulement pour le jardin. Je veux tout changer moi, je veux des fleurs et des pierres, Victor dit que vous pouvez m'aider.

- Pitchounette, si t'y tiens. Mais dame ça me rend tout chose de te voir grande et belle que tu es devenue fada ! Je me rappelle que tu jouais dans l'herbe aux pieds de tes parents. T'étais mignonnette. Quel malheur peuchère ! Quelle tristesse de voir la propriété vide. Mais je blague, je blague ! Dis y ta fable des fleurs et des cailloux.

- Voilà, je veux enterrer la pelouse sous un tas de pierres, des rochers presque, sur lesquelles seules les plantes les plus rustiques et les plus fortes pourraient survivre.

- Et fatche, plus de pelouse alors hé ?

- Non, plutôt une sorte de prairie, je voudrais que la pelouse disparaisse d'une belle mort enclavée sous la roche comme après un bombardement de pierres et que les plantes retrouvent toutes seules le chemin vers la lumière.

- Té collègue, ta dame parle comme un livre, dit-il à Victor en clignant de l'œil. Elle est comme sa mère.

- Ce n'est pas tout, l'interrompit Clara agacée, presque crispée. Il faudrait que l'agencement des pierres s'inspire des ruines. Celles des châteaux Cathares, vous les connaissez ?

- Les fils de Carcassonne ! Si je les connais !? Pardis que j'les connais ! J'veux bien, c'est mon pays poupette! Les ruines ! sacrée bonne idée, elles ont toujours été là et elles causent bien elles aussi.

- Oh oui, c'est comme si elles dénonçaient l'acharnement des hommes et relevaient la constance de la terre repris Clara comme enfiévrée.

- Tu parles bien fifille, ça sonne joli ce que tu dis, sais pas c'qu'en aurait dit ta mère mais y'a d'l'idée. . Alors comme ça tu veux la rocaille. Foutu boulot, faudra ni être fainiant, ni s'empéguer, faudra trouver les pierres, les amener, trouver les bras. Maille ! Et c'est que le début.

- Alors c'est vrai, vous nous aiderez ? Demanda Victor Ravi.

- Trafiquer dans le jardin de ma jeunesse ! Mais petit, je serai un grand couillon d'y dire non !

- Une rocaille, dit Clara perdue dans ses pensées, une rocaille...

- Pour les bras on trouvera, annonça Victor enthousiaste. C'est pas un problème, on trouvera.

Ils quittèrent le grand-père plein d'espoir.

- Victor, demanda Clara anxieuse, tu crois qu'il va vraiment m'aider ?

- Victor un peu agacé par l'importance de son inquiétude la rassura tout de même.

- Mais oui, il a eu l'air d'adorer ton projet. Tu sais, les gens de son âge ne s'engagent pas à la légère, s'il le fait, c'est que ça lui plait. En plus, je sais que lui et sa femme ont des revenus convenable, il me l'a dit, alors rien ne l'oblige à accepter ce boulot. Ceci dit, il n'a pas du comprendre la moitié de ce que tu disais mais le peu qu'il a compris lui a plu. C'est pour ça qu'il a dit oui.

- Comment ça il n'a pas compris ? Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Je ne sais pas ce qu'il t'arrive mais depuis un moment, lorsque tu parles aux gens, tu emploies des formules de plus en plus ampoulées comme un livre qui parle, comme si on te dictait quoi dire, comme si tu lisais alors que tu parles. Tu te souviens, il te l'a même dit. Bon, tu n'as jamais beaucoup parlé aux autres et tu as toujours été un peu difficile à cerner mais depuis quelques temps, tu fais vraiment fort.

- Vraiment ? Je ne m'en suis pas rendue compte répondit-elle surprise.

- Je sais et je me doute que tu ne le fais pas exprès. Ça doit être ta timidité et puis le manque d'habitude. Tu ne parles pas beaucoup avec les autres, tu ne vois pas grand monde. Mais c'est bien, avec lui, tu auras l'occasion de discuter et lorsque tu le connaitras mieux tu te détendras et tu t'exprimeras simplement.

Clara haussa les épaules, au fond, qu'elle importance sa manière de parler pensa t-elle, le principal n'était pas là.

- Peut-être qu'il a juste accepter pour mes parents, il les a très bien connu.

- Oui c'est vrai, tu pourrais en discuter avec lui aussi. Tu vois Clara, d'une pierre deux coups.

Une pierre ! Pensa Clara avec effroi ! Une pierre et deux coups !
Elle s'arcbouta très fort pour résister à la puissance des images qui se succédèrent à grande vitesse dans sa tête. « Les cœurs de pierre noirs, ils sont noirs et ils parlent » pensa t-elle avant que son sternum pris d'un hoquet de peur et de dégout ne la précipite vers le caniveau où elle rendit son vin rosé dans une amère trainée jaunâtre.

Victor interdit puis affolé pris la mesure de son impuissance à la soulager.

- Que se passe t-il, qu'est-ce qu'il t'arrive ?

Puis, il fit comme malgré lui une délicieuse hypothèse. Alors oui ? Peut-être que oui ! Peut-être que finalement... Souriant à l'ange à venir, il s'approcha et se pencha pour rassembler les cheveux de Clara qui dans l'urgence les avaient laissé librement glisser sur ses joues pour les tenir le temps que les spasmes cessent. Lorsque Clara se redressa, de grosses larmes roulaient sur son pale visage. Alors il l'a prit tendrement dans ses bras et lui murmura doucement qu'elle ne devait pas s'inquiéter, que c'était normal dans son état, que le médecin et plus simplement quelques semaines sauraient la soulager.

Clara n'entendait pas, elle cherchait dans sa mémoire la raison pour laquelle la pensées des pierres noires, celle des cœurs de pierre noir lui semblait si familière.

 

Dés le lendemain, le Papé vint visiter les lieux. Il jugea que pour une débutante, Clara avait plutôt bien travaillé et qu'il était dommage de tout détruire. Mais, il s'était entiché de la rocaille à venir et il l'aiderait. Clara avait de qui tenir pensait-il à ceci près que sa mère avait toujours refusé qu'il touche la terre, qu'il bouleverse le jardin comme elle disait « car les seules émotions valables sont celles reliées à la sobriété, inutile de tout torturer ».
Peuchère quoi d'plus sobre qu'la rocaille hé ? Quoi d'plus pays ? Avait-il argumenté et insister sans jamais la faire céder. Quelle parleuse ! Quelle femme ! Alors à l'époque, il s'était contenté de rester pour veiller.

Maintenant, c'était l'heure de la petite, c'est elle qui déciderait et tout deviendrait possible.

La Drôme est une réserve de blocs calcaires de grès torturés érigés en colonnes blanchâtres et crèmes qui absorbent les nuances de la lumière, c'est pourquoi elles évoquent irrésistiblement chez les cinéphiles amateurs de westerns un paysage du Far-ouest américain miniaturisé. Les pierres nécessaires à la rocaille étaient donc toutes proches et s'ils voulaient pousser plus loin et jouer sur les contrastes, ils pourraient y mêler les roches volcaniques et planes de l'Allier.

- En somme, faut décider ent' lisse et granuleux et entre sombre et clair ou les marier.

- Entre le blanc et le noir alors ? précisât-elle espiègle.

- Té filette, dit-il en riant pour continuer leur jeu, ent'la blanche et la noir, ent'le sel et le poivre pardi.

- Entre le volcan et la mer ! entre le feu et l'eau ! surenchérit-elle en s'amusant franchement.

- Entre l'avenir et l'passé, entre pile et face fifille, entre l'côté pile et l'côté face d'la même chose, d'la même matière.

- Vous aussi vous parlez bien Papé ! Le félicita Clara soudain troublée.

- Peuchère ! Tes parents y causaient comme ça à longueur de temps. J'me l'rappelle bien, c'était qu'hier.

Clara se rembrunit et les rires et les jeux cessèrent pour cette fois.

Le plus logique et le plus facile serait d'utiliser les pierres de proximité. Clara était d'accord, elle sentait que c'était ces pierres là qui s'accorderaient d'évidence à l'environnement et une fois grossièrement retaillées, donneraient à la rocaille son caractère d'authenticité. Mais où les trouver ? Le relief du jardin ne présentait aucune aspérité laissant supposer la présence de roches mais, sans se l'expliquer, Clara percevait qu'elles étaient là sous ses pieds. Le Papé était également de son avis, le jardin devait avoir été artificiellement mis à plat. Les roches qui s'y trouvaient à l'origine avaient dû être enterrées plutôt que déplacées. Il suffisait de creuser pour en découvrir et même avec un peu de chance mettre à jour d'anciennes fondations qui présenteraient d'évidence le thème des ruines. S'ils ne trouvaient rien, ils pourraient toujours se fournir alentours. Il y avait des tas de blocs calcaires dans les champs de maïs dont les agriculteurs ne demandaient qu'à se débarrasser pourvu que l'on n'abime pas leur plantations.

Ils se mirent à creuser en démarrant par les extrémités du terrain et en évoluant en un cercle, de plus en plus serrés autour des arbres et de la maison. Le travail était éreintant mais productif car les pierres étaient bien là nourricières et au fur et à mesure qu'ils en mettaient à jour de nouvelles, Clara sentait monter en elle une onde d'énergie et une impatience qui décuplait son courage et l'attelait un peu plus fort à la tâche.
Ils n'auraient pas besoin de plus de bras d'autant que dés qu'il le pouvait, Victor venait les aider s'étonnant du chantier que Clara et le vieil homme avaient fait avancer en seulement quelques semaines. Comme Clara et malgré son âge, le Papé déployait une énergie aussi inespérée qu'efficace. Il était moins surpris par Clara qui lorsqu'elle ne travaillait pas ne parlait plus que des roches. Il avait compris que creuser pour mettre à jour les pierres de sa rocaille serait pour elle une sorte de quête, un devoir de mémoire qu'elle mènerait jusqu'au bout. C'était insensé et pourtant ça le rassurait.

Au fur et à mesure qu'ils avançaient, les roches étaient de plus en plus volumineuses, ce qui leur firent penser que ce devait être autour, si ce n'était sous les arbres et la maison que devaient se trouver les plus importantes et les plus belles, il fallait les déterrer.

- Mais Papè, s'inquiéta-t-elle, pouvons-nous creuser autour des pins sans les abimer ?

Comme elle semblait l'écouter chaque jour avec de plus en plus de ferveur, il la rassura sans mal.
Il n'y avait aucun risque ces arbres étaient de vieux routiers qui en avaient vu d'autres. Si les blocs souterrains existaient, les racines des pins, comme des toiles d'araignée avaient dû les capturer dans leurs sinuosités avant de continuer leur extension, les roches devaient attendre, emprisonnées derrière une solide filet de racines. Alors ils s'attelèrent à un projet extravagant, celui de mettre les roches mêlées aux racines à nu pour créer un effet insolite qui donnerait l'impression que les pins auraient l'air d'avoir poussé en équilibre précaire sur un tas de cailloux.

- Mazette, ils en tomberaient sur le cul tous ! S'exclamait le Papé qui avait tout planifié.

L'hiver, ce serait une épaisse couche de brindilles de pins qui protègerait les racines du froids et puis, l'assura-t-il, elle pouvait lui faire confiance. Ne serait ce qu'à cause de sa pauvre mère, il ferait en sorte que les arbres ne souffrent pas.

- Fan dé dioù ! C'étaient ses joyaux ses arbres ! Ils étaient habités maintenant !

Les arbres habités ? Bien sûr qu'ils le sont vieil homme imbécile !
Depuis que vous travaillez ensemble Clara tu sens qu'une étonnante complicité, presque une forme d'affection s'est installée entre toi et lui. Active et accompagnée, tu pourrais presque me faire croire que tout va bien mais je sais que malgré vos rires complices tu t'épuises à la tache.
Allez, regardez-vous, échangez des boutades en formes de métaphores, jouer moi votre comédie mais travaillez, travaillez encore à la tragédie. Vous croyez votre énergie inépuisable, vous ne voyez pas que vous vous perdez à reformer le perpétuel mouvement du cycle de la vie qui vous caractérise les humains ?

Clara tu aurais presque pu me faire croire à ta joie si sondant ton âme du haut de mes tours de guet, du haut de mes arbres-citadelles, je n'avais réalisé avec soulagement que rien n'allait bien car tu pourrais mourir de cette présence usée, à la fois étrangère et si proche de ta petite enfance. Tu pourrais te laisser blesser à mort par la tentation du souvenir encore et sans cesse réactivé par les allusions du vieil homme à tes chers disparus.

Elle avait bien expliquée à Victor que le Papé ne lui disait rien, qu'elle ne se souvenait pas de lui.

Comment aurais-tu pu mon amour ? Se souvenir d'une malice c'est comme se souvenir d'une menace ou d'une ombre, ca ne pouvait rester ni explicite, ni concret.

 

Si le vieil homme t'aide Clara c'est pour prendre le contrôle et être là au bon moment pour appuyer un doigt sur la balance et te gruger. Il croit que je le laisserai faire ! Pauvre vieil idiot, pauvre homme.

C'est ton application à lui obéir et ton acharnement au travail qui me l'ont soufflé. Tu as besoin de moi pour résister et c'est décidé, je serais impitoyable. Oh pas d'inquiétude, rien de visible, je serai précis, juste et ferme. Il me faut si peu d'énergie.
Vois-tu mon amour, avec le temps j'ai appris l'ascèse. Avec le temps, j'ai appris à diffuser juste ce qu'il faut d'absence et d'indifférence pour puiser le strict nécessaire au plaisir et à l'anéantissement. C'est bon parce que l'état arrive d'un pas mesuré et s'installe petit à petit avec plus de facilité. Le plaisir à dose homéopathique et constante voilà l'idée. Qui ne voudrait pas vivre continuellement sous cette perfusion et en prendre pour l'éternité ?

Si seulement elle avait été moins triste pense Victor. Oui Victor, si seulement, mais alors je ne serai pas là et toi non. Tu t'es laissé séduire par l'énergie de la petite flamme dans ses yeux, tu l'aimes tant ! C'est cette flamme que tu ne cesses d'espérer qui t'aveugle et te fait tout accepter. Et pour la voir perdurer encore un peu, à chaque fois tu cèdes.
Maintenant Clara est mienne, elle se livre sous tes yeux, vois comme tu la perds sans rien pouvoir tenter pour l'empêcher.
Tu as besoin d'elle et elle a besoin de moi. Tu vois, elle est la transition la source et le but. Elle est le vecteur de toutes les puissances. Sans elle, ni équilibre des pouvoirs, ni fusions des extrêmes. Sans elle le chaos. Elle est la passeuse et la gardienne et elle m'a trouvé.
Pour elle, je ferai comme pour les autres, la libérer ! J'en ai le droit ! Elle a accompli le rite, elle est mienne. J'y aspire et je le sens, plus que glisser sur elle bientôt je serai et par les forces du passé réhabilité et pas la l'abandon de l'avenir récusé elle me laissera faire !

- Murmure, murmure mon amour, lance le murmure du bruissement des milliers de feuilles dans le foisonnement des arbres.

Ma voix levée dans sa tête.

- Mon amour, murmure, lance le murmure du bruissement des feuilles dans le foisonnement des millions d'arbres.

Elle l'entend encore et c'est enivrant alors Clara se lève les mains pleines de terre et offre son visage au vent en cherchant du regard les nuages de beau temps qui jouent à cache cache dans les branches des pins. Et même si l'azur est vierge, elle les voit doux et cotonneux glisser et danser dans le ciel.
Irradie alors dans ses veines une douce chaleur, un flot de volupté qui prend sa source à la pointe du cône de son sternum et rend sa respiration haletante et sa bouche sèche. Alors elle veut se désaltérer à la coulée enivrante et âpre du sang des vignes qu'elle ne pourrait cesser d'aimer.
Elle pense que le vie deviendra fabuleuse et qu'elle pourra ne plus devoir. Elle pense qu'elle pourra baisser les armes.

- Et fifille, tu rêves encore ? L'interroge le Papé. C'est le vent d'ici. L'est comme le mistral de par chez moi ! Peuchère, à languir dans ce vent là tu tournes fada ! Ou alors ce sont les pins. Pour sûr ils t'en comptent c'est bavards là ! Bè, ce serait malheureux qu'ils disent rien à toi couillonne !

Oui, je rêve et j'ai soif voulait-elle lui répondre mais elle reprenait le travail de plus belle, ne cessant de creuser qu'à l'orée de la nuit lorsque la profondeur de l'ombre les forçait à rentrer.

Victor délaissait le magasin pour rentrer plus tôt. Il aurait voulu les rejoindre pour travailler avec eux mais maintenant, il y renonçait pour les observer en solitaire de la fenêtre du grenier. C'était l'endroit idéal pour tout voir et penser. Il devait bien se l'avouer, il avait le sentiment de leur être ou plus précisément et c'était ce qui comptait, d'être devenue importun à Clara.
Lorsque malgré tout Victor se joignait tout de même à eux, Clara et le vieux gardaient le silence comme pour ne pas avoir à lui parler et s'il leur proposait de ramener un café ou un peu d'eau fraiche, à son retour il entendait leurs chuchotement, comme des échanges de confidences qui cessaient dès son approche. Mais qu'avaient-ils à cacher ? Pourquoi le tenait-elle à l'écart ? Se torturait-il dépité et fâché.
Si avait pu, il aurait pris possession du soleil pour en mettre un bon coup sur la tête du vieux, qu'il en fasse une insolation et qu'il en crève. Qu'il laisse enfin Clara.
Mais voilà que reviennent mes vilaines pensées se disait Victor sans pouvoir pourtant détourner sa jalousie attentive du couple complice de jardiniers.

Du haut de la maison, de la fenêtre du grenier, Il avait remarqué que depuis quelques jours, Clara et le grand-père ne cessaient leurs fouilles que pour se restaurer dans l'ombre des pins et sur le pouce d'un encas frugal largement arrosé. L'encas n'aurait certainement pas suffit à calmer ma faim se disait Victor en se faisant la remarque exactement inverse sur la quantité de vin, surtout pour Clara. Et pourtant, elle n'a pas l'air grisée tout au contraire, on dirait que c'est une source d'énergie sa fin pour elle. Mais tout de même, elle ne buvait pas autant avant. La vérité c'est qu'elle ne faisait plus rien comme avant.

Partout dans le jardin, tel un troupeau de démons surgis de la terre éventrée, paissaient les blocs de pierre noire dont l'auguste silhouette du Papé semblait être le berger. Haut dans le ciel, le soleil dardait ses rayons d'acier dans l'air rafraichit par le vent qui s'était levé. Le Papé se baissa pour se servir un verre qu'il but et reposa sur l'une des pierres noires éparpillées. Puis Il eut comme un sursaut de tout son corps qui se contractât violemment avant de tomber lourdement sur le sol.
Victor quitta le grenier et dévala les escaliers pour secourir la Papé mais arrivé à la porte du jardin il hésita perplexe devant l'ordre de recul et d'interdiction que lui intimait l'expression autoritaire du corps et du visage de Clara. Puis comme sûre qu'il ne bougerait pas, elle leva les yeux sur les arbres dont le vent faisait cliqueter et crisser les aiguilles asséchées par le soleil. Souffla alors une bourrasque plus violente et toutes les aiguilles se détachèrent et tombèrent en pluie sur le sol laissant les branches nues et sans protections offertes à l'assaut du vent.

Victor interdit ne pouvait plus bouger, seulement observer. Alors il entendit clairement Clara parler dans le vent. Vous êtes revenus disait-elle, vous êtes revenus pour moi et plus jamais vous ne partirez.

 

Sonia Yezid, 2010.
Par Bafouillages.over-blog.com - Publié dans : Nouvelles
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